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240
LES MÉPRISES
DROMIO.
Non, il est à deux mains avec moi. C'est ce que peuvent attester mes deux oreilles.
ADRIANA.
Dis-nous, lui as-tu parlé; sais-tu son intention?
DROMIO.
Oui, oui; il a expliqué son intention sur mon oreille. Maudite soit la main; j'ai eu peine à la com- prendre !
ADRIANA.
A-t-il donc parlé d'une manière si équivoque, que tu n'aies pu sentir sa pensée ?
DROMIO.
Oh ! il a parlé si clair, que je n'ai senti que trop bien ses coups; et malgré cela si confusément, que je les ai à peine compris ^^K
ADRIANA.
Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin pour revenir au logis? Il paraît vraiment qu'il est fort soigneux de plaire à sa femme !
DROMIO.
Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement de l'ordre du croissant.
ADRIANA.
Coquin ! de l'ordre du croissant !
DROMIO.
Je ne veux pas dire qu'il est cocu; mais, certes, il est tout-à-fait lunatique "^"^ . — Quand je l'ai pressé de venir dîner, il m'a redemandé mille marcs d'or.
ACTE II, SCÈNE I. 241
il est temps de dîner, lui ai-je dit: Mon or! a-t-il re'pondu. —Vos viandes brûlent. — Mon or! a-t-il dit. — Allez-vous venir? — Mon or! ou sont les mille marcs que je iai donnés , scélérat? — Le cochon de
lait, lui dis-je, est tout brûle Mon or! dit-il. —
Ma maîtresse.) monsieur... — Quelle aille se pendre^ ta maîtresse! je ne connais point ta maîtresse! au diable ta maîtresse!
LUCIANA.
Qui a dit cela ?
DROMIO.
C'est mon maître qui l'a dit. Je ne connais, dit-il , ni maison, ni femme, ni maîtresse. — En sorte que, grâces à lui, je vous rapporte sur mes épaules le message dont ma langue devait naturellement être chargée; car, pour conclure, il m'a battu sur la place.
ADRIANA.
Allons, retourne sur-le-champ vers lui, misé- rable , et ramène-le au logis.
DROMIO,
Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer encore au logis avec des coups! Au nom de Dieu envoyez-y quelqu'autre messager.
ADRIANA.
Veux-tu retourner , coquin ? ou je vais te fendre la tête en quatre.
DROMIO,
Et lui be'nira cette croix ^®) avec d'autres coups j entre vous deux j'aurai une tête bien sainte.
ADRIANA.
Pars, dis-je, esclave babillard; ramène ton maî- tre à la maison.
ToM. IIL i6
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University of Ottawa
littp://www.arcliive.org/details/oeuvrescomplte1821sliak3
ŒUVRES
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE.
TOME TROISIÈME.
sous PRESSE
Pour paraître chez le même libraire. OEUVRES DRAMATIQUES DE SCHILLER,
TRADUITES DE L'ALLEMAND;
Précédées d'une Notice biographique et littéraire sur Schiller , et ornées d'un beau portrait.
Cinq vol. in-8*'. Prix , pour les souscripteurs , 5 fr. le vol.
La troisième livraison paraîtra le 2 5 mai prochain.
( On distribue le prospectus chez l'éditeur. )
IMPRIMERIE DE FAIN, PLACE DE L'ODÉON.
jr^- *
ŒUVRES ^^
COMPLÈTES
DE SHAKSPEARE,
TRADUITES DE L'ANGLAIS PAR LeToURNEUR.
NOUVELLE ÉDITION,
REVTIE ET CORRIGÉE
PAB F. GUIZOT ET A. P. TRADUCTEUR DE LORD BYRON;
PRÉCÉDÉE
D'UNE NOTICE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE SUR SHAKSPEARE;
PAR F. GUIZOT. .
TOME III.
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL. M. DCCC. XXI.
NOTICE
SUR LA TRAGÉDIE
D'ANTOINE ET CLÉOPATRE-
(Jn critiquera sans doute, dans cette pièce, le peu de liaison des scènes entre elles , défaut qui tient à la difficulté de rassembler une suc- cession rapide et variée d'événeniens dans un même tableau; mais cette variété et ce désordre apparent tiennent la curiosité toujours éveillée, et un intérêt toujours plus vif émeut les pas- sions du lecteur jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la lecture d^ An- toine et Cléopâtre qu'après s'être pénétré de la vie d'Antoine par Plutarque : c'est encore à cette source que le poète a puisé son plan,, ses caractères et ses détails.
Peut-être les caractères secondaires de cette pièce sont -ils plus légèrement esquissés que dans les autres grands drames de Shakspeare \ mais tous sont vrais, et tous sont à leur place. L'attention en est moins distraite des person-
ToM. III. I
2 NOTICE
nages principaux qui ressortent fortement, et
frappent Timagination.
On voit dans Antoine un mélange de gran- deur et de faiblesse j l'inconstance et la légèreté sont ses attributs ; généreux , sensible , pas- sionné, mais volage, il prouve qua Tamour extrême du plaisir, un homme de son tem- pérament peut joindre, quand les circonstances l'exigent ^ une âme élevée , capable d'embrasser les plus nobles résolutions, mais qui échoue toujours contre les séductions d'une femme.
Par opposition au caractère aimable d'An- toine, Shakspeare nous peint Octave César faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine et vindicative. Malgré les flatteries des poètes et des historiens, Shakspeare nous semble avoir deviné le vrai caractère de ce prince, qui avoua lui-même, en mourant, qu'il avait porté un masque depuis son avènement à l'empire.
Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre au tableau à côté d'Antoine et de César; son caractère faible , indécis et sans couleur , est tracé d'une manière très-comique dans la scène oii Enobarbus et Agrippa s'amusent à singer son ton et ses discours. Son plus bel exploit
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRÈ. 3
est dans la dernière scène de Facte précèdent , où il tient bravement tête à ses collègues, le verre à la main , encore est -on obligé d'em- porter ivre-mort ce troisième pilier de l'u- nivers.
On regrette que le jeune Pompée ne paraisse qu'un instant sur la scène; peut-être oublie-t-il trop facilement sa mission sacrée, de venger un père , après la noble réponse qu'il adresse aux triumvirs*, et l'on est presque tenté d'approu- ver le hardi projet de ce Ménécrate qui dit avec amertume : Ton père, ô Pompée, n'eût jamais fait un traité semblable. Mais Shakspeare a ici suivi l'histoire scrupuleusement. D'ailleurs , l'art exige que l'intérêt ne soit pas trop disper- sé dans une composition dramatique; voilà pourquoi l'aimable Octavie ne nous est montrée aussi qu'en passant ', cette femme si douce , si pure, si vertueuse^ dont les grâces modestes sont éclipsées par l'éclat trompeur et l'osten- tation de son indigne rivale.
Cléopâtre est dans Shakspeare cette courti- sane voluptueuse et rusée que nous a peinte l'histoire; comme Antoine, elle est remplie de contrastes : tour à tour vaniteuse comme une
4 NOTICE
coquette , et grande coninie une reine , volage clans sa soif des voluptés , et sincère dans son attachement pour Antoine ; elle semble créée pour lui, et lui pour elle. Si sa passion manque de dignité tragique , comme le malheur l'enno- blit, comme elle s'élève à la hauteur de son rang par l'héroïsme qu'elle déploie à ses der- niers instans! Elle se montre digne, en un mot, de partager la tombe d'Antoine.
Une scène qui nous a semblé d'un pathétique profond, c'est celle où Enobarbus, bourrelé de remords de sa trahison , adresse à la Nuit une protestation si touchante , et meurt de douleur en invoquant le nom d'Antoine , dont la géné- rosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.
Johnson prétend que cette pièce n'avait point été divisée en actes par l'auteur, ou par ses premiers éditeurs. On pourrait donc altérer ar- bitrairement la division que nous avons adoptée d'après le texte anglais ; peut-être , par cette observation de Johnson , Le Tourneur s'était-il cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes à la fin , comme oiseuses ou trop longues ; nous les avons scrupuleusement rétablies , d'après notre principe de montrer Shakspeare dans sa
SUR ANTOINE ET CLÉOPATRE. 5
nudité , si on peut s'exprimer ainsi , comme on a dit de lui et de Plutarque qu'ils avaient mon- tré les grands hommes en robe de chambre.
Selon le docteur Malone , la pièce ^Antoine et Cléopâtre a été composée en 1608, et après celle de Jules César dont elle est en quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragédies la même connexion qu'entre les tra- gédies historiques de l'histoire anglaise.
Nous croyons devoir ajouter ici, pour l'in- telligence de la tragédie ^Antoine et Cléopâtre ^ le précis des circonstances les plus remarqua- bles empruntées de Plutarque par Shakspeare.
PRECIS
Après la bataille donnée près de Philippes, Antoine passa en Grèce avec une armée nom- breuse. Cette expédition fut marquée par très- peu d'exploits militaires^ bientôt après il se rendit en Asie. Là^ les honneurs excessifs qu'il reçut l'enivrèrent , et le luxe asiatique acheva de le corrompre^ amolli par ce séjour, il fut une conquête facile pour Cléopâtre, reine d'E- gypte , qui par ses appas et le faste de sa cour, l'enchaîna tellement qu'il oublia dans ses bras ses projets, ses devoirs et les intérêts de sa patrie. Au milieu des plaisirs et des divertissemens, Antoine reçut deux nouvelles désagréables de Rome ; on lui apprenait que son frère Lucius, et sa femme Fulvie, avaient fait une ligue con- tre César, mais qu'ayant été battus, ils s'étaient réfugiés en Italie-, et qu'ensuite Labiénus, avec le général des Parthes, s'étaient soumis toute l'Asie (i).
(i) Shakspeare, acte I, scène i.
PRÉCIS. 7
Ces nouvelles le réveillèrent de son long as- soupissement ; et il prit la résolution d'aller com- battre les Parthes. Arrive de la Phénicie , il se laissa persuader par sa femme Fulvie, et il s'engagea, par lettres, à se rendre en Italie avec deux cents vaisseaux; Fulvie s'embarqua elle- même pour aller à sa rencontre ; mais elle mou- rut en chemin, à Sicyone (i).
Cette mort facilita la réconciliation entre Octave Cësar et Antoine, dès que ce dernier vint en Italie, et qu'on vit qu'au fond Cësar n'avait contre lui aucun grief sérieux, et que, de son côte, Antoine rejetait la faute de tout le passé sur Fulvie ; leurs amis communs entre- prirent et vinrent à bout de les réconcilier (2). L'empire romain fut partagé entre eux deux et Lépide : Antoine eut les provinces orientales, César les occidentales, et Lépide l'Afrique.
On chercha à consolider ce pacte de toutes les manières. César avait une belle-sœur nom- mée Octavie, veuve de Caïus-Marcellus , qu'il aimait singulièrement. Son mariage avec An-
( t ) Acte 1 , scène i . (2) Acte IL
8 PRÉCIS,
toine parut à tous le meilleur moyen de con- server entre lui et Cësar Famitië qu'il s'étaient promise. On lit les accords, et le mariage fut consommé à Rome (i). Pendant cet intervalle, Pompée le jeune avait pris la Sicile , il dévastait toute 1 Italie , et il tenait les mers avec les vais- seaux dont les pirates Menas et Ménécrate avaient le commandement. Ses bons procédés avec Antoine et sa mère, lors de leur fuite en Sicile, firent croire qu'on pouvait le faire entrer aussi dans ce pacte. Dans cette vue, ils conférè- rent ensemble sur le promontoire de Mysène , oix les flottes de Pompée avaient jeté l'ancre, et où l'armée de terre d'Antoine et de César était rangée en ordre de bataille. Ils convinrent de certaines conditions que Pompée accepta , et s'invitèrent ensuite réciproquement à un festin. On tira au sort qui donnerait la première fête ; le sort tomba sur Pompée, qui les traita avec magnificence Çi) sur son vaisseau.
Au milieu du bruit des convives égayés et presque enivrés , Menas fit à Pompée la proposi- tion de couper le câble, et par un assassinat
(i) Acte II. (2} Acte II.
I
PRÉCIS. 9
des trois triumvirs, de le proclamer souverain de l'empire romain. Mais Pompée lui défendit l'exécution de son projet, puisqu'il avait eu l'im- prudence de lui en faire la confidence avant de l'accomplir (i) ; immédiatement après avoir cimenté ce pacte , Antoine envoya Ventidius en Asie pour subjuguer les Parthes (2).
Antoine avait avec lui un devin d'Egypte, qui aigrissait la jalousie que son cœur avait toujours contre César, et lui persuada à la fin de quitter encore une fois l'Italie. Il emmena avec lui, jusqu'en Grèce , sa nouvelle épouse Octavie (3) ; il passa l'hiver à Athènes , où il re- çut la nouvelle agréable de la victoire que Ven- tidius venait de remporter sur les Parthes (4). Cette victoire augmenta sa célébrité et la ter- reur des peuples qu'il soumit bientôt à la répu- blique romaine.
Différens avis qu'il reçut de la conduite de César, et qui parurent lui être préjudiciables, rallumèrent sa colère j il résolut d'aller en Italie
(i) Acte II.
(2) Acte III , scène i.
(3) Acte I.
(4) Acte III , scène i.
10 PRÉCIS.
avec trois cents vaisseaux. A Tarente, Octavie le pria de l'envoyer à son frère pour lever entre eux toute mésintelligence ; Antoine y consentit (i). Elle rencontra Cësar en chemin, parvint par ses prières et ses représentations à le faire retour- ner à Tarente avec les intentions les plus paci- fiques. Antoine et Cësar se réconcilièrent ici , et convinrent que Cësar donnerait à Antoine deux lëgions pour faire la guerre contre les Parthes, et Antoine à Cësar, cent vaisseaux de guerre armes; ces conditions furent encore éten- dues davantage de part et d'autre, par les prières d'Octavie, ensuite ils se quittèrent; Cësar mar- cha contre Pompëe, et Antoine s'en fut en Asie. Dès qu'il fut de retour en Syrie, son amour pour Clëopâtre se réveilla de nouveau. Il en- voya Fontejus Capito la prendre et la conduire chez lui ; dès qu elle arriva , il lui fit les présens les plus riches , il lui donna la partie infé- rieure de la Syrie, l'île de Chypre, une grande partie de la Phénicie, et d'autres pays. Il la renvoya en Egypte, et il prit son chemin par TArahie et l'Arménie : il continua la guerre
(i) Acte III.
PRÉCIS. II
contre les Parthes qui lui rendirent la "victoire difficile, par leurs ruses et leur supériorité. Après cette guerre il vécut de nouveau avec Cléopâtre, qui par ses appas sut toujours len- chaîner et prolonger son séjour auprès d'elle.
César ne manqua pas de faire plusieurs re- présentations au sénat romain , sur la conduite injuste et indécente d'Antoine, et celui-ci, de son côté , fit naître plusieurs difficultés contre César : il alla jusqu'à répudier sa femme Octa- vie , et s'attira par-là la haine des Romains.
Pendant ces intervalles , il fit les plus grands préparatifs de guerre contre César, qui fut forcé de se mettre sur la défensive. Antoine avait au moins cinq cents vaisseaux de guerre , une armée de deux cent mille hommes d'infan- terie , et douze mille hommes de cavalerie ; outre cela , il avait pour alliés les rois de Lihye, de Cappadoce, de Thrace, et d'autres princes qui servaient sous ses ordres ; mais , quoique le plus fort sur terre, il s'opiniâtra néanmoins^ pour contenter Cléopâtre , à livrer un comhat naval. La flotte de César, moins nombreuse que la sienne, était plus agile et mieux pourvue.
Confus et désespéré de sa défaite, Antoine
12 PRÉCIS,
se jeta de nouveau dans les bras de sa Cléopâtre, qui chercha tous les moyens de dissiper son chagrin par de nouveaux divertissemens. Ils ré- solurent tous les deux d'envoyer en Asie des ambassadeurs à César. Celui-ci refusa toutes les propositions d'Antoine, et fit faire à Cléopâtre les offres les plus avantageuses si elle voulait se défaire de lui, ou le chasser de ses états.
Il lui envoya pour cette négociation Thyréus, un de ses affranchis, qu'Antoine fit arrêter et fouetter de verges.
Après l'hiver , César se mit en campagne pour marcher contre Antoine. Il établit son camp devant Alexandrie. Antoine^fîi une sortie qui lui réussit, et qui lui donna la supériorité. Fier de sa victoire, il retourna près de Cléopâtre, et se présenta à elle comme un guerrier qui avait fait des prodiges de valeur ; aussi lui fit-elle pré- sent d'une armure d'or (i).
Antoine , encouragé par ce succès, se disposa à une seconde bataille, et provoqua César, il passa en divertissemens la soirée qui précéda cette journée. On dit qu'on entendit dans la nuit
(0 Acte III.
PRÉCIS. i3
une musique dans les airs , et le bruit d'une fête de-Bacclms^les Egyptiens s'imaginèrent que c'é- tait un signe que le dieu qu'Antoine imitait , et qu'il servait par préférence, allait l'abandonner. Le jour suivant vit cette fameuse bataille qui devait se donner sur terre et sur mer. Mais les vaisseaux d'Antoine lâchèrent pied, et al- lèrent se joindre à la flotte de Gësar. Sa cava- lerie l'abandonna aussi, et son armée de terre fut battue. Plein de désespoir, il se sauva dans la ville, croyant que Glëopàtre l'avait trahie. Cléopâtre, pour se soustraire à sa rage, se ca- cha dans le tombeau qu'elle avait fait bâtir, et fit dire à Antoine qu'elle était morte. Il le crut , et son désespoir n'en devint que plus violent. Il avait, depuis long-temps, fait promettre à Eros, un de ses plus fidèles affranchis, de le tuer quand il le lui ordonnerait. Dans cet affreux moment , il lui rappelle sa promesse, et exige qu'il l'accomplisse ; Eros tire son épée , fait croire à Antoine qu'il va l'en frapper, mais se poignarde lui-même. Honteux et encouragé par une action si vigoureuse , Antoine se plonge son épée dans le sein (i).
(i) Acte II.
,4 PRÉCIS.
Cependant sa blessure n'était pas assez pro- fonde pour le faire mourir sur la place ; et mal- gré ses prières, personne ne voulut se résoudre à achever ce meurtre. Cléopâtre lui envoya Diomede, et le fit transporter dans son tom- *
heauj elle lui marqua la plus grande affliction sur sa mort. Les dernières paroles que lui i
adressa Antoine, furent pour la supplier de pen- |
sera son salut (i). i
César, peu de temps après, apprit le sort de !
son ennemi , par Dercetas qui lui avait apporté I
l'épée encore fumante du sang d'Antoine (2). Il fut très-touché de cette nouvelle, et assembla 1
ses amis pour justifier son procédé envers An- ;
toine , par la lecture qu'il leur fit de son com- merce de lettres avec cet illustre ennemi. En- fin il chargea Proculéius d'aller se rendre maître de Cléopâtre; elle refusa de le suivre, mais il l'attira par ruse hors de son toinbeau , *
et s'empara de sa personne. Dans son premier désespoir, elle voulait s'enfoncer un poignard dans le sein ; mais Proculéius l'en empêcha.
(i) Acte IIL (2) Acte V.
PRÉCIS. i5
César vint ensuite lui-même à Alexandrie, où il agit en conquérant^ Cléopâtre, accablée de chagrin, voulut, pour avancer sa mort, s'abs- tenir de toute nourriture, mais César menaça , et lui fit changer de résolution; il alla la voir, et la trouva plongée dans la plus grande dou- leur : elle se jeta à ses pieds et chercha d'abord à se justifier; voyant qu elle n'obtenait rien sur l'esprit du vainqueur, elle employa les prières ; elle lui présenta l'état de toutes ses richesses; et lorsque Séleucus^ l'un de ses trésoriers, l'ac- cusa d'infidélité dans sa déclaration, elle sut y répondre de manière à gagner de plus en plus César , et s'assurer davantage sa bonne foi. Dolabella, un des plus amis de César, qui con- çut pour Cléopâtre un tendre penchant, trahit César, en découvrant à cette princesse les vues qu'il avait sur elle. Elle prit sa résolution, de- manda qu'il lui fut permis de rendre à Antoine les honneurs funéraires , s'en acquitta avec toute la tendresse d'une amante, prit ensuite un bain, et se mit à table. Vers la fin du repas, arriva un paysan portant des figues dans une corbeille. La garde , sans rien soupçonner, le laissa entrer. Les figues cachaient un aspic qu'elle s'appliqua
]6 PRÉCIS,
au bras; elle reçut la mort par sa morsure. Cësar, à qui elle avait écrit auparavant, en- voya quelques-uns de ses agens pour l'empê- cher de mourir; mais ils arrivèrent trop tard; elle n'était déjà plus. On trouva aussi Iras et Charmianej ses deux suivantes , étendues sans vie à ses pieds.
A,..e P.. .T.
ANTOINE ET CLEOPATRE,
TRAGÉDIE.
ToM. IlL
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PERSONNAGES.
> trii
MARC ANTOINE ,
OCTAVE CÉSAR, \ triumvirs.
M. ÉMILIUS LÉPIDUS,
SEXTUS POMPÉIUS.
DOMITIUS ÉNOBARBUS
YENTIDIUS,
ÉROS ,
SCARÛS , V amis d'Antoine.
DERCÉTAS ,
DÉMÉTRIUS ,
PHILON ,
MÉCÈNES ,
AGRIPPA ,
DOLABELLA , )■ amis de César.
PROCULÉIUS,
THYRÉUS ,
GALLUS ,
MENAS, V . , D
MÉNÉCRATES , ( ^^^' ^' ^^^P""-
YARIUS ,
TAURUS , lieutenant de César.
CASSIDIUS , lieutenant d'Antoine.
SILIUS , officier de l'armée de Ventidius.
EUPHRODIUS , député d'Antoine à César.
ALEXAS, MARDI AN, SELEUCUS et DIOMÈDE, serviteurs
attachés à Cléopâtre.
UN DEVIN.
UN PAYSAN. . .
CLÉOPÂTRE , reine d'Egypte.
OCTAVIE , sœur de César, femme d'Antoine.
CHARMIANE, 1 ^ j r^' ^.
jT)/LC } temmes de Cleopatre.
OFFICIERS, SOLDATS, MESSAGERS ET SERVITEURS.
La scène est dans diverses parties de V empire romain.
ANTOINE ET CLEOPATRE.
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ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE.
Alexandrie. — Un appartement du palais de Cléopâtre. Entrent DÉMÉTRIUS et PHILON.
PHILON.
JNoN. Ce fol amour de notre géne'ral passe la me- sure. Ses yeux, qu'on voyait, au milieu de ses levions rangées en bataille, ëtinceler de feu, comme l'oeil de Mars, barde' de fer, maintenant tournent et fixent leurs regards sur un front basane. Son cœur de guerrier, qui, plus d'une fois, dans la chaleur des grands combats , brisa sur son sein les boucles de sa cuirasse , renonce à sa trempe. Il est devenu le soufflet et l'éventail qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne ^^\ Regarde, les voilà qui viennent.
(Fanfares; entrent Antoine et Cle'opâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des e'ventails devant Cléopâtre.)
Observe-le bien, et tu verras en lui la troisième colonne de l'univers '^^^, transformé en jouet d'une prostituée. Regarde et vois.
20 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Si c'est de Tamour, dites-moi, quel degré d'a- mour ?
ANTOINE.
C'est un amour bien pauvre, celui que l'on peut calculer.
CLÉOPATRE.
Je veux établir, par une limite, jusqu'à quel point on peut être aimé.
ANTOINE.
Alors il te faudra découvrir un nouveau ciel et une nouvelle terre.
( Entre un serviteur. )
LE SERVITEUR.
Des nouvelles , mon bon seigneur, des nouvelles de Rome !
ANTOINE.
Ta présence m'importune : achève, en peu de mots.
CLÉOPATRE.
Non ; écoute ces nouvelles, Antoine. Fulvie peut- être est courroucée. Ou qui sait, si le jeune César ne vous envoie pas ses ordres suprêmes : Fais ceci ou fais cela ; empare-toi de ce rojaume et affranchis cet autre: obéis , ou nous te réprimanderons.
ANTOINE.
Comment, mon amour?
CLÉOPATRE.
Peut-être, et cette conjecture, je le pense, est très-vraisemblable, peut-être que vous ne devez pas vous arrêter plus long - temps ici ; César vous
ACTE I, SCÈNE I. 21
envoie votre démission. Il faut donc l'entendre , Antoine. — Ce sont les ordres de Fulvie , de Cé- sar, veux-je dire , ou de tous deux. — Faites entrer les messagers. — Aussi vrai que je suis reine d'E- gypte , tu rougis , Antoine : ce sang qui te monte au visage rend hommage à Cësar; ou c'est la honte qui colore ton front, quand l'aigre voix de Ful\ie te gronde. — Les messagers !
ANTOINE.
Que Rome se fonde dans le Tibre , que le vaste portique de l'empire s'ëcroule ! C'est ici qu'est mon univers. Les royaumes ne sont qu'argile. Notre globe fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le noble emploi de la vie, c'est de s'embrasser ainsi ( il V embrasse ) , quand un tendre couple , quand des amans inséparables comme nous peuvent le faire. Oui, je veux être puni, si je ne prouve au monde que nous sommes des amans incomparables !
CLÉOPATRE, à part.
0 rare imposture ! Pourquoi a-t-il épousé Fulvie et ne l'a-t-il pas aimé? Je veux bien paraître dupe, mais je ne le suis pas. — Antoine sera toujours lui- même.
ANTOINE.
Toujours gouverné par Cléopâtre. Mais au nom de l'amour , au nom de ses douces heures , ne per- dons pas follement le temps en fâcheux entretiens. Nous ne devrions pas laisser écouler une seule mi- nute de notre vie, sans la marquer par quelque plaisir Quel sera l'amusement de ce soir?
22 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Donnez audience aux dëpute's.
ANTOINE.
Cessez donc , reine querelleuse , à qui tout sied : gronder, rire , pleurer : chaque passion brigue à l'envi l'honneur de se peindre dans les traits de votre beau visage. Point de députes ! Et ce soir, .tous deux seuls , nous nous promènerons dans les rues d'Alexandrie, et nous nous amuserons à ob- server les moeurs du peuple — Venez, ma reine: c'est un plaisir que vous désiriez hier soir. (Au mes- sager. ) Ne me parle pas.
( Ils sortent avec leur suite. ) DÉMÉTRIUS.
Antoine fait-il donc si peu de cas de César?
PHILON.
Oui, quelquefois , quand il n'est plus lui-même , il s'écarte trop de ce caractère qui devrait tou- jours accompagner Antoine.
DÉMÉTRIUS.
Je suis vraiment affligé de le voir confirmer tout ce que répète de lui à Rome la renommée , si sou- vent menteuse : mais j'espère de plus nobles ac- tions pour demain.... Adieu, soyez heureux.
ACTE I, SCÈNE IL 23
SCÈNE IL
Un autre appartement du palais.
Entrent CHARMIANE, ALEXAS, IRAS et un DEVIN.
CHARMIANE.
Seigneur Alexas , mon cher Alexas , mon incompa- rable , mon divin Alexas , oii est le devin que vous avez tant vanté à la reine? Oh ! que je voudrais con- naître cet ëpoux, qui, dites-vous, doit couronner ses cornes de guirlandes ^^^ !
ALEXAS.
Devin ?
LE DEVIN.
Que de'sirez-vous ?
CHARMIANE.
Est-ce là cet homme? — Est-ce vous, mon ami, qui connaissez les choses?
LE DEVIN.
Je sais lire un peu dans le livre immense des se- crets de la nature.
ALEXAS.
Montrez-lui votre main.
(Entre Enobarbus. )
ÉNOBARBUS,
Qu'on serve promptement le repas : et du vin en abondance, pour boire à la santé de Cléopâtre.
CHARMIANE.
Mon bon monsieur , donnez-moi une bonne for- tune.
24 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE DEVIN.
Ce n'est pas moi qui la fais , seulement je la de- vine.
CHARMIANE,
Hé bien, je vous prie, devinez-m'en une bonne.
LE DEVIN.
Vous serez encore plus riche en beauté que vous n'êtes.
CHARMIANE.
Il veut dire en embonpoint.
IRAS.
Non ; il veut dire que vous vous farderez quand vous serez vieille.
CHARMIANE.
Que les rides m'en préservent.
ALEXAS.
Ne troublez point sa prescience , et soyez attentive.
CHARMIANE.
Chut !
LE DEVIN.
Vous aimerez beaucoup plus que vous ne serez aimée.
CHARMIANE.
J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec le vin.
ALEXAS.
Chut!
CHARMIANE.
Allons , à présent, quelque bonne aventure; que j'épouse trois rois dans une matinée, pour me trou- ver le soir veuve de tous les trois; que j'aie à cin- quante ans un fils auquel Hérode ^^^ de Judée rende
ACTE I, SCÈNE II. aS
hommage. Trouve -moi un moyen de me marier à Octave Cësar, et de marcher l'égale de ma maîtresse.
LE DEVIN.
Vous survivrez à la reine que vous servez.
CHARMIANE.
Oh ! merveilleux ! J'aime bien mieux une longue vie que des figues ^^^.
LE DEVIN.
Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure fortune que celle qui vous attend.
CHARMIANE.
A ce compte , il y a toute apparence que mes en- fans n'auront pas de nom ^^\ Je vous prie , combien dois-je avoir de garçons et de filles ?
LE DEVIN.
Si chacun de vos désirs avait un sein fécond, vous auriez un million d'enfans.
CHARMIANE.
Tais-toi , insensé ! Je te pardonne , parce que tu es un sorcier.
ALEXAS.
Vous croyez que votre couche est la seule confi- dente de vos désirs.
CHARMIANE.
Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne aventure.
ALEXAS.
Nous voulons tous savoir nos destins.
ÉNOBARBUS.
Le mien comme le vôtre, à la plupart de vous, sera d'aller nous coucher ivres ce soir.
26 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE DEYIN.
Voilà une main qui présage la chasteté', si rien ne s'y oppose d'ailleurs.
CHARMIANE.
Oui, comme le Nil de'borde' présage la famine....
IRAS.
Allez, folâtre compagne de lit, vous ne vous con- naissez pas en bonne aventure.
CHARMIANE.
Oui , si une main onctueuse n'est pas un pronostic de fécondité, il n'est pas vrai que je puisse me grat- ter l'oreille. — Je t'en prie, dis-lui seulement ses aventures d'un jour ouvrable.
LE DEVIN.
Vos destinées se ressemblent.
IRAS.
Mais comment, comment? Citez quelques parti- cularités.
LE DEVIN.
J'ai dit.
IRAS.
Quoi ! n'aurai-je pas seulement un pouce de bonne fortune de plus qu'elle ?
CHARMIANE.
Et si vous l'aviez , où voudriez-vous le placer ?
IRAS.
Ce ne serait pas au nez de mon mari.
CHARMIANE.
Que le Ciel corrige nos mauvaises pensées ! —
ACTE I, SCÈNE II. 27
Alexas! allons, sa bonne aventure, à lui, sa bonne aventure. Oh ! qu'il épouse une femme qui ne puisse pas marcher. Douce Isis^'^ , je t'en supplie , que cette femnie meure ! et alors donne-lui-en une pire encore, et après celle-là d'autres toujours plus méchantes , jusqu'à ce que la pire de toutes le conduise en riant à sa tombe, cinquante fois cocu. Bonne Isis, exauce ma prière , et , quand tu devrais me refuser dans des occasions plus importantes , accorde-moi cette grâce. Bonne Isis, je t'en conjure.
IRAS.
Ainsi soit-il ,• chère déesse , entends la prière que nous t'adressons toutes ! car si c'est un crève-coeur de voir un galant homme maltraité de sa femme , c'est un chagrin mortel de voir un laid malotru sans cornes : ainsi donc , chère Isis , par bienséance , donne-lui la destinée qui lui convient.
GHARMIANE.
Ainsi soit-il.
ALEXAS.
Voyez-vous ; s'il dépendait d'elles de me faire cocu , elles se prostitueraient pour cela seul.
ÉNOBARBUS.
Silence : voici Antoine.
GHARMIANE.
Ce n'est pas lui ; c'est la reine.
( Entre Cléopâtre. )
CLEOPATRE.
Avez-vous vu mon seigneur ?
u ÉNOBARBUS.
Non, madame.
28 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Est-ce qu'il n'était pas ici ?
CHARMIANE.
Non , madame.
CLÉOPATRE.
Il était d'une humeur gaie ! . . . Mais tout à coup un souvenir de Rome a saisi son âme. — Enobarbus !
ÉNOBARBUS.
Madame.
CLÉOPATRE.
Cherchez-le, et l'amenez ici — Oiiest Alexas?
ALEXAS.
Me voici , tout prêt à vous obéir. — Mon maître s'avance.
( Antoine entre avec un messager et sa suite. ) CLÉOPATRE.
Nous ne le regarderons pas. — Suivez-moi.
( Sortent Cle'opâtre, Enobarbus, Alexas, Iras, Charmiane, le devin et la suite. ) LE MESSAGER.
Fulvie , votre épouse , s'est avancée la première dans la plaine
ANTOINE.
Contre mon frère Lucius ?
LE MESSAGER.
Oui : mais cette guerre a bientôt été terminée. Les circonstances les ont aussitôt réconciliés , et ils ont réuni leurs forces contre César. Mais dès le premier choc , la fortune de César dans la guerre les a chas- sés tous deux de l'Italie.
ACTE I, SCÈNE II. 29
ANTOINE.
Fort bien : qu'as-tii de plus funeste encore à m'ap- prendre ?
LE MESSAGER.
Les mauvaises nouvelles sont fatales à celui qui les apporte.
* ANTOINE.
Oui , quand elles s'adressent à un insensé, ou à un lâche ; poursuis. — Avec moi, ce qui est passé est passé , voilà mon principe. Quiconque m'apprend une vérité , dût la mort être au bout de son récit , je l'écoute aussi volontiers que s'il me flattait.
LE MESSAGER.
Labiénus , et c'est une sinistre nouvelle , avec son armée des Parthes , a envahi l'Asie mineure depuis l'Euphrate ; sa bannière triomphante a flotté depuis la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie; tandis que....
ANTOINE.
Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire
LE MESSAGER.
Oh ! mon maître î
ANTOINE.
Parle-moi sans détour : ne déguise point les bruits populaires : nomme Cléopâtre du nom dont on l'ap- pelle dans Rome ; prends le ton d'ironie dont Fulvie parle de moi ; reproche-moi mes fautes avec toute la licence de la malignité et de la vérité réunies. — Oh nous ne portons que des ronces quand les vents violens demeurent immobiles; et le récit du mal qu'on dit de nous est pour nous une culture. — Laisse-moi un moment.
3o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE MESSAGER.
Selon votre plaisir, seigneur.
( Il sort. ) ANTOINE.
Quelles nouvelles de Sicyone ? Appelle le messa- ger de Sicyone.
PREMIER SERVITEUR.
Le messager de Sicyone ? y en a-t-il un ?
SECOND SERVITEUR.
Seigneur, il attend vos ordres.
ANTOINE.
Qu'il vienne. — Il faut que je brise enfin ces chaî- nes égyptiennes où je me perds dans ma folle passion. ( Entre un autre messager. ) Qui êtes-vous ?
LE SECOND MESSAGER.
Votre épouse Fulvie est morte.
ANTOINE.
Oîi est-elle morte ?
LE MESSAGER.
Dans Sicyone : la longueur de sa maladie, et d'autres circonstances plus graves encore, qu'il vous importe de connaître, sont détaillées dans cette lettre.
( Il lui donne la lettre. ) ANTOINE.
Laissez-moi seul. ( Le messager sort ). Voilà une grande âme qui n'est plus dans ce monde ! Voilà ce que je désirais. — L'objet que nous avons repoussé avec dédain , nous voudrions le posséder encore ! Le plaisir du jour diminue par la révolution des
ACTE I, SCÈNE II. 3i
temps et devient une peine. — Fulvie est un Lien à mes yeux, maintenant qu'elle n'est plus. La main qui la rejetait loin de moi voudrait la rappeler ! — Il faut absolument que je m'affranchisse du joug où me captive cette reine enchanteresse. Mille maux plus grands que ceux que je connais déjà sont prêts d'ëclore de ma honteuse indolence. — Où es-tu , Éno- barbus ?
( Enobarbus enti-e. )
ÉNOBARBUS.
Que voulez-vous, seigneur ?
ANTOINE.
Il faut que je parte sans délai de ces lieux.
ÉNOBARBUS.
En ce cas , nous tuons toutes nos femmes. Vous savez , par expérience , combien un défaut d'égard leur est mortel : s'il leur faut subir notre départ , la mort est dans nos adieux.
ANTOINE.
Il faut que je parte.
ÉNOBARBUS.
Dans une occasion pressante, que les femmes meurent î — Mais ce serait pitié de les rejeter pour rien loin de nous : quoique comparées à un grand intérêt elles doivent être comptées pour rien. Au moindre bruit de ce dessein, Cléopâtre meurt, elle meurt aussitôt; je l'ai vue mourir vingt fois pour des motifs bien plus légers. Je crois qu'il y a de l'a- mour pour elle dans la mort , qui lui procure quel- que jouissance amoureuse , tant elle est prompte à mourir.
32 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ANTOINE.
Elle est rusëe à un point que l'homme ne peut imaginer.
ÉNOBARBUS.
Hélas , non , seigneur ! Ses passions ne sont for- mées que des pluspurs élémens de l'amour. Nous ne pouvons comparer ses soupirs et ses larmes aux vents et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que celles qu'annoncent les almanachs et qui ne peuvent être une ruse chez elle. Si c'en est une elle fait tom- ber la pluie aussi Lien que Jupiter.
ANTOINE.
Que je voudrais ne l'avoir jamais vue !
ÉNOBARBUS.
Ah ! seigneur, vous auriez été privé de voir une merveille ; et n'avoir pas été heureux par elle , c'eût été décréditer votre voyage.
ANTOINE.
Fulvie est morte. Seigneur ! Fulvie est morte.
Fulvie ?
Elle est morte !
ENOBARBUS.
ANTOINE. ÉNOBARBUS.
ANTOINE.
ENOBARBUS.
Eh Lien, seigneur, rendez aux dieux vos actions de grâces! Quand il plaît à leur divinité d'enlever à un homme sa femme, ils lui montrent les tailleurs de la terre , et le consolent en lui faisant voir que quand de vieilles roLes sont usées, il reste des
ACTE I, SCÈNE II. 33
membres pour en porter de nouvelles. S'il n'y avait pas d'autre femme que Fulvie , alors vous auriez une ve'ri table blessure et des motifs pour vous la- menter; mais votre chagrin porte avec lui sa con- solation ; votre vieille chemise de femme vous pro- duit un jupon neuf. En ve'rité , pour verser des larmes sur un tel chagrin , il faudrait les faire couler avec de l'oignon.
ANTOINE.
L'intrigue qu'elle a filëe dans fe'tat ne peut me permettre de rester absent.
ÉNOBARBUS.
Et celle que vous avez filëe en ces lieux ne peut se passer de votre présence ; surtout celle de Cleo- pâtre, qui dépend absolument de votre séjour en Egypte.
ANTOINE.
Plus de frivoles re'ponses. — Que nos officiers soient instruits de ma résolution. Je déclare sans détour à la reine la cause de notre expédition , et j'obtiens de son amour la liberté de partir. Car ce n'est pas seulement la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressans encore , qui parlent fortement à mon coeur : des lettres aussi de plusieurs de nos amis qui travaillent pour nous dans Rome , pres- sent mon retour dans ma patrie. Sextus Pompée a envoyé un défi à César, et il tient l'empire de la mer. Notre peuple inconstant , dont l'amour ne s'attache jamais à l'homme de mérite , qu'après que son mé- rite a disparu , commence à faire passer toutes les dignités et la gloire du grand Pompée sur la per- ToM. m.' 3
34 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
sonne de son fils. Son fils, puissant par sa renom- me'e et par ses forces , plus redoutable encore par sa jeunesse et son bouillant courage, est cite' déjà comme un grand guerrier; et si ses avantages vont en crois- sant, l'univers pourrait être en danger. Plus d'un germe se développe, qui , semblable à la crinière d'un coursier ^^^, n'a pas encore le venin du serpent, mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont l'emploi dépend de nous , que notre intention est de nous éloigner promptement de ces lieux.
ÉNOBARBUS.
Je vais exécuter vos ordres.
(Ils sortent. )
SCÈNE III. CtÉOPATRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.
CLÉOPATRE.
Où est-il ?
CHARMIANE.
Je ne l'ai pas vu depuis.
CLÉOPATRE.
Voyez oii il peut être ; qui est avec lui , et ce qu'il fait. N'ayez pas l'air d'être envoyée par moi. — Si vous le trouvez triste, dites-lui que je suis à danser; s'il est gai, annoncez-lui que je viens de me trouver mal. Volez, et revenez.
CHARMIANE.
Madame , il me semble que si vous l'avez tendre- ment aimé, vous ne prenez pas les moyens de l'en- gager à vous rendre le même amour.
ACTE I, SCÈNE III. 35
CLÉOPATRE.
Que devais-je faire, — que je n'aie fait?
CHARMIANE.
Laissez-le suivre en tout sa volonté; ne le contre- disez en rien.
CLÉOPATRE.
Tu parles comme une folle; tu m'enseignes là le moyen de le perdre.
CHARMIANE.
iVe le tentez pas à ce point; je souliaite que vous ne suiviez pas votre idée : nous finissons par haïr celui qui nous force à le craindre. (^Antoine entre.) Mais j'aperçois Antoine.
CLÉOPATRE.
Je suis malade et triste.
ANTOINE.
Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.
CLÉOPATRE.
Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de ce lieu. Je sens que je vais m'évanouir. Je ne puis rester long -temps avec lui : la nature sera forcée de suc- comber.
ANTOINE.
Eh bien, ma chère reine —
CLÉOPATRE.
Je vous prie, tenez-vous loin de moi.
ANTOINE.
Et quel est donc le sujet ?
CLÉOPATRE.
Je lis dans vos yeux que vous avez reçu de bonnes
36 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
nouvelles. Que vous dit votre e'pouse? — Vous pou- vez partir. Oh , je voudrais qu'elle ne vous eût jamais laissé la liberté de venir en Egypte ! — Qu'elle ne dise pas surtout que c'est moi qui vous retiens : je n'ai aucun pouvoir sur vous. Vous êtes tout à elle.
ANTOINE.
Les dieux savent bien —
CLÉOPATRE.
Non, jamais reine ne fut si indignement trahie... Mais n'avais-je pas pressenti d'abord ses trahisons?
ANTOINE.
Cléopâtre !
CLÉOPATRE.
Quand tu ébranlerais de tes sermensle trône même des dieux, comment pourrais-je croire que ton cœur est à moi , que tu es sincère , toi , qui as trahie Fulvie ? Quelle passion extravagante a pu me laisser séduire par ces sermens des lèvres aussitôt violés que prononcés?
ANTOINE.
Ma tendre reine —
CLÉOPATRE.
Ah ! de grâce , ne cherche point de prétexte pour me quitter : fais-moi tes adieux, et pars. Lorsque tu me suppliais à genoux pour rester, c'était alors le temps des paroles : tu ne parlais plus alors de me quitter. — L'éternité était dans mes regards et sur nos lèvres. Le bonheur était peint sur notre front; aucune partie de nous-mêmes qui ne nous fit goû- ter la félicité du ciel. Il en est encore ainsi ;
ACTE I, SCÈNE HT. 37
ô toi, le plus grand guerrier de l'univers, tu en es devenu le plus grand imposteur !
ANTOINE.
Que dites-vous , madame ?
CLÉOPATRE.
Que je voudrais avoir ta taille. — Tu apprendrais qu'il y avait une femme de coeur en Egypte.
ANTOINE.
Reine , e'coutez-moi. L'impérieuse nécessité des circonstances exige pour un temps notre service ; mais mon coeur tout entier vous est soumis et reste avec vous. Partout, notre Italie étincelle des épées de la guerre civile. Sextus Pompée s'avance jus- qu'aux portes de Rome. L'égalité de deux pouvoirs domestiques engendre les factions. Le parti odieux , devenu puissant, redevient le parti chéri. Pom- pée proscrit, mais riche de la gloire de son père, s'insinue insensiblement dans les coeurs des mécon- tens, qui n'ont point gagné au gouvernement actuel : leur nombre s'accroît et devient redoutable , et les esprits fatigués de repos aspirent à en sortir par quelque résolution désespérée. — Un motif plus per- sonnel pour moi, et qui doit le plus vous rassurer sur mon départ , c'est la mort de Fulvie.
CLÉOPATRE.
Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de la folie de l'amour, il l'a guéri du moins de la crédulité de l'en- fance ! — Fulvie peut-elle mourir ?
ANTOINE.
Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux et
38 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
lisez à votre loisir toutes les affaires , tous les trou- bles qu'elle m'a suscites. La dernière nouvelle est la meilleure ; voyez en quel lieu , en quel temps elle est morte.
CLEOPATRE.
0 le plus faux des amans ! Où sont les fioles *^9' sacrées que tu as dii remplir des larmes de ta dou- leur? Ali î je vois maintenant, je vois dans la mort de Fulvie comment la mienne sera reçue.
ANTOINE.
Cessez VOS reproches, et pre'parez-vous à entendre les projets que je porte en mon sein. Ils vont, ou s'accomplir ou s'évanouir , selon les conseils que j'attends de. vous. Je jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je pars de ces lieux votre guer- rier , votre esclave , faisant la paix ou la guerre au gré de vos désirs.
CLÉOPATRE.
Coupe mes noeuds, Charmiane, viens ; mais non; — laisse-moi : je me sens mal , et puis mieux dans un instant : c'est l'image de l'amour d'Antoine !
ANTOINE.
Divine Cléopâtre , épargnez-moi : rendez justice à l'amour d'Antoine, cjue Flionneur met à une rude épreuve.
CLÉOPATRE.
Fulvie doit me l'avoir appris. Ah ! de grâce, dé- tourne les yeux , et verse des pleurs pour elle ; et alors fais moi tes adieux , dis-moi que ces pleurs coulent pour l'Egypte. Maintenant , joue devant moi une scène de dissimulation profonde et qui imite l'honneur parfait.
ACTE I, SCÈNE III. 3y
ANTOINE.
Vous m'ëcliaufTerez le sang. — Cessez.
CLÉOPATRE.
Tu pourrais mieux jouer encore; mais cet empor- tement est place' à propos.
ANTOINE.
Je jure par mon e'pée!...
CLÉOPATRE.
Jure aussi par ton bouclier — Son jeu se forme; mais il n'est pas encore parfait. — Vois , Char- miane , vois , je te prie , comme cet emportement sied bien à cet Hercule romain'^"').
ANTOINE.
Madame, je vais vous quitter.
CLEOPATRE.
Un mot. . . ((Seigneur, il faut donc nous séparer. . . » Mais ce n'est pas cela : (( Seigneur , nous nous sommes tendrement aimes. )) (Ce n'est pas cela; tu le sais bien!...) C'est quelque chose que je voudrais dire... Oli ! ma me'moire est un autre Antoine ; j'ai tout oublié !
ANTOINE.
Si votre royauté ne comptait la nonchalance parmi ses sujets, je vous prendrais vous-même pour la nonchalance.
CLÉOPATRE.
C'est u.n pénible travail que de porter cette nonchalance aussi près du cœu.r que je la porte! Mais , seigneur, pardonnez , puisque le soin de ma dignité me déchire le cœur dès que ce soin vous dé- plaît. Votre honneur vous rappelle loin de moi;
4o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
soyez sourd à la pitië, qui vous parle pour ma folie; que les dieux soient avec vous! Que la victoire, couronnée de lauriers, se repose sur votre ëpée ; marchez dans les doux sentiers du succès.
ANTOINE.
Sortons, madame, venez. Telle est notre sépara- tion , qu'en demeurant ici vous me suivez partout; et que moi , en fuyant , je reste avec vous. — Sortons.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV.
Rome. — Appartement de la maison de César.
Entrent OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE et sa suite.
CÉSAR.
Vous voyez , Lépide , et la suite vous en con- vaincra , que ce n'est point le vice naturel de César de haïr le mérite dans son collègue. — Lisez ce qu'on m'écrit d'Alexandrie. Il pêche , il boit, et les lampes de la nuit éclairent ses débauches. Il n'est pas plus homme que Cléopâtre , et la veuve de Ptolémée est moins efféminée que lui. Il a eu bien de la peine à donner audience à mes députés , et à daigner croire qu'il eût des collègues. Vous reconnaîtrez dans An- toine l'abrégé de toutes les faiblesses dont l'huma- nité est capable.
LÉPIDE.
Je ne puis croire que le nombre de ses vices soit assez grand pour effacer l'éclat de toutes ses vertus. Ses défauts sont comme les taches enflammées du
ACTE I, SCÈNE IV. 4t
ciel, que les te'nèbres de la nuit font ëtinceler. Il les tient de la nature bien plus que de sa volonté' : ils ne sont point de son choix , et il ne de'pend guère de lui de s'en corriger.
CÉSAR.
Vous êtes trop indulgent. J'accorderai, si l'on veut , que ce n'est pas un crime de se laisser tomber sur la couche de Ptole'mëe , de donner un i*oyaume pour un sourire , de s'asseoir pour s'eni- vrer avec un esclave ; de parcourir, en plein midi , les rues d'un pas vacillant, et de faire le coup de poing avec une troupe de drôles trempes d'une sueur infecte. Dites que cette conduite sied bien à Antoine ; et il faut que ce soit un homme d'une trempe bien extraordinaire , pour que ces excès ne soient pas des taches dans son caractère — Mais du moins Antoine n'excusera jamais ses sales plai- sirs, quand sa légèreté' *^") est un fardeau si pesant pour nous : encore s'il ne consumait dans les volup- tés que ses momens d'inaction , je laisserais au de'goùt , et à son corps exténué , le soin de lui en de- mander compte; mais sacrifier un temps si pré- cieux , pour sa fortune et la nôtre , quand le son du tambour interrompt ses fêtes , c'est mériter d'être grondé comme ces jeunes gens, qui, déjà dans 1 âge de connaître leurs devoirs, immolent leur expé- rience au plaisir présent , et se révoltent contre les leçons de la raison.
( Entre un messager. )
LÉPIDE.
Voici encore des nouvelles.
42 ANTOINE ET CLÉOiPATRE,
LE MESSAGER, à César.
Seigneur, vos ordres sont exe'cute's , et Cësar sera instruit d'heure en heure de ce qui se passe hors d'Italie. Pompée est puissant sur mer, et il parait aime de tous ceux que la crainte seule attachait à Cësar. Les mëcontens se rendent de toutes parts dans nos ports ; et si l'on en croit les bruits , ils in- sultent à sa mémoire.
CÉSAR.
Je ne m'attendais pas à moins. L'histoire, depuis l'origine de l'empire, nous apprend que l'homme, parvenu au commandement suprême, a été dësiré du peuple jusqu'au moment où il l'a obtenu; et que l'homme tombe dans la disgrâce , qui n'avait jamais ëtë aime du peuple qu'au moment où il cessa de më- riter son amour, lui devient cher dès qu'il l'a perdu. Cette multitude ressemble au pavillon flottant sur les ondes , qui avance ou recule , suit servilement l'inconstance du flot, et s'use par son mouvement continuel.
LE MESSAGER.
Cësar, je t'annonce que Mënëcrate et Menas, deux fameux pirates , exercent leur empire sur les mers, qu'ils sillonnent de leurs vaisseaux de toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions sur les côtes d Italie. Les peuples qui habitent les rivages pâlissent à leur nom seul , et la jeunesse ardente se révolte. Nul vaisseau ne peut se montrer hors du port , qu'il ne soit pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée inspire plus de terreur que n'en inspirerait la présence même de toute son armëe.
ACTE I, SCÈNE IV. 43
CÉSAK.,
Quitte , ô Antoine , quitte tes volupte's ! Lorsque repousse de Mutine , après avoir tue les deux con- suls , Hirtius et Pansa , tu fus poursuivi par la famine , tu la combattis , maigre' ta molle éduca- tion , avec plus de patience que les sauvages. Tu bus l'urine de tes chevaux , et des eaux fan- geuses que les animaux mêmes auraient rejete'es avec de'goùt. Ton palais ne de'daigna pas alors les fruits les plus sauvages des buissons épineux. Tel que le cerf affamé , lorsque la neige couvre les pâturages , tu dévorais l'écorce des arbres. On dit que sur les Alpes (c'est un affront pour toi de me forcer à rappeler ces faits ) tu te repus d'une chair étrange, dont la vue seule fit périr plu- sieurs des tiens ; et toi tu supportas ces affreuses ex- trémités en guerrier intrépide , sans même que ton visage en fût altéré.
LÉPIDE.
Sa faiblesse fait pitié.
CÉSAR.
Que la honte le ramène promptement à Rome. Il est temps que nous nous montrions tous deux unis dans la plaine. Assemblons , sans tarder , notre conseil , pour concerter nos projets. Pompée pro- spère par notre indolence.
LÉPIDE.
Demain , César, je serai en état de vous instruire , avec exactitude, de ce que je puis exécuter sur mer et sur terre , pour faire face aux circonstances pré- sentes.
44 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à demain.
LÉPIDE.
Adieu , seigneur. Tout ce que vous apprendrez des mouvemens qui se passent au dehors , je vous en conjure, faites m'en part aussi.
CÉSAR.
N'en doutez pas , seigneur ; je sais que c'est mon devoir.
( Ils sortent. )
SCÈNE V.
Alexandrie. — Appartement du palais.
Entrent CLÉOPATRE, CHARMI ANE , IRAS , l'eunuque MARDIAN.
CLÉOPATRE.
Charmiane.
CHARMIANE.
Madame ?
CLÉOPATRE.
Ah ! donne , donne-moi une potion de man- a
dragore ('^). 1
CHARMIANE. ■
Pourquoi donc , madame ? *
CLÉOPATRE.
Afin que je puisse dormir pendant tout ce long espace de temps que mon Antoine sera absent de moi.
CHARMIANE.
Vous songez trop à lui.
I
ACTE I, SCÈNE V.
CLÉOPATRE.
0 trahison ! . . . .
CHARMIANE.
Madame , j'espère qu'il n'en est point ainsi.
CLÉOPATRE.
Eunuque ! Mardian !
MARDIAN.
Que de'sire votre majesté?
CLÉOPATRE.
Je ne veux plus à présent entendre tes chants. Je ne prends aucun plaisir à ce qui vient d'un eunuque. — Que tu es heureux par ton impuissance ! Tes pen- se'es les plus libres ne vont point errer horS' de l'Egypte. Dis-moi , as-tu des inclinations ?
L'EUNUQUE.
Oui y gracieuse reine.
CLÉOPATRE.
En vérité?
MARDIAN.
Pas en vérité '^^^\ madame, car je ne puis rien faire en vérité que ce qu'il est honnête de faire ; mais j'ai de violentes passions, et je pense à ce que Mars fit avec Vénus.
CLÉOPATRE.
0 Charmiane , où crois-tu qu'il soit à présent ? Est-il debout ou assis ? Se promène-t-il à pied , sur son coursier ? Heureux coursier , qui portes le far- deau chéri de mon Antoine , songe à te bien con- duire sous lui ; car sais -tu bien c[ui tu portes? L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe , le bras
46 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
et le casque de l'espèce humaine. — Peut-être qu'en ce moment il dit ou murmure tout bas : Où est mon serpent du vieux Nil? car c'est le nom qu'il me donne. — Oh ! maintenant je me nourris d'un poison déli- cieux. — Souviens-toi, cher Antoine, de ta Cle'o- pâtre, quoique ternie aujourd'hui par les brûlans baisers du soleil, quoique le temps ait déjà sillonné son visage de rides profondes. — 0 toi , Cësar au large front , dans le temps que tu étais ici au-dessus de la terre , j'étais alors un mets fait pour un mo- narque ! et le grand Pompée ne pouvait détacher ses yeux de mes attraits ; il eût voulu y fixer ses regards , et mourir en me contemplant.
ALEXAS entre.
Hommage à la souveraine d'Egypte.
CLÉOPATRE.
Que tu es loin de ressembler à Marc Antoine ! Et cependant, venant de sa part, il me semble qu'un charme émané de lui t'a revêtu d'une couche d'or. Comment se porte mon brave Antoine?
ALEXAS.
Chère reine , la dernière de ses actions , c'est le dernier baiser qu'il a donné, après cent autres bai- sers, à cette perle orientale. — Ses paroles sont en- core gravées dans mon coeur.
CLÉOPATRE.
Mon oreille est impatiente de les faire passer dans le mien.
ALEXAS.
« Ami, m'a-t-il dit, va : disque le fidèle Romain
ACTE I, SCÈNE V. 47
» envoie à la reine d'Egypte le tre'sor arrache' du » sein de riiuître, et que, pour rehausser la mince )) valeur du présent, il ira bientôt à ses pieds dë- ;) corer de royaumes son trône superbe; dis-lui que )) bientôt tout l'Orient la nommera sa souveraine. » A ces mots, il me congédie d'un signe de tête, et monte d'un air grave sur son coursier fougueux, qui alors a pousse' de si grands hennissemens, que, quand j'aurais voulu parler , il m'eût réduit au silence.
CLÉOPATRE.
Dis-moi ; e'tait-il triste ou gai ?
ALEXAS.
Entre les deux, comme la saison de l'anne'e qui est place'e entre les extrêmes de la chaleur et du froid; il n'était ni triste ni gai.
CLÉOPATRE.
0 caractère bien partagé ! Chère Charmiane, ob- serve bien , voilà Antoine : observe bien ; il n'était pas triste , parce qu'il voulait montrer un front serein à ses officiers , qui composent |eur visage sur le sien ; il n'était pas gai, comme pour leur annon- cer par-là cpi'û avait laissé en Egypte son souvenir et sa joie, mais il gardait un juste milieu. 0 céleste mélange ! Cher Antoine , que tu sois triste ou gai , les transports de la tristesse et de la joie te con- viennent également, plus qu'à aucun autre mortel. — As-tu rencontré mes courriers ?
ALEXAS.
Oui, madame, au moins A^ngt. Pourquoi les dé- pêchez-vous si près l'un de l'autre ?
48 ANTOINE ET CLÉOPATRË,
CLÉOPATRE.
Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le jour où j'oublierai d'envoyer vers Antoine. — Charmiane, de l'encre et du papier. — Sois le bienvenu , clier Alexas. — Charmiane, jamais César fût-il autant aimé de moi ?
CHARMIANE.
0 ce brave César !
CLÉOPATRE.
Que ton exclamation te suffoque ! Dis le brave Antoine.
CHARMIANE,
Ce vaillant César !
CLÉOPATRE.
Par Isis , ma main ensanglantera ta joue , si tu oses encore comparer César avec le plus grand des hommes.
CHARMIANE.
Sous votre gracieux plaisir, je ne fais que répéter ce que vous disiez vous-même.
CLÉOPATRE.
C'était un temps oii mon jugement n'était pas encore mûr. — Ce serait être bien froide que de répéter ce que je disais alors. — Mais viens , sortons : donne-moi de l'encre et du papier ; il aura chaque jour plus d'un message, dussé-je dépeupler l'Egypte.
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE II, SCÈNE I. 49
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ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Messine. — ■ Appartement de la maison de Pompée.
Entrent POMPÉE , MÉNÉCRATE et MENAS.
POMPÉE.
Oi les dieux sont justes, ils seconderont les armes du parti le plus juste.
MÉNÉCRATE.
Vaillant Pompée , songez que les dieux ne refu- sent pas toujours ce qu'ils diffèrent d'accorder.
POMPÉE.
Tandis qu'au pied de leur trône nous les implo- rons, la cause que nous les supplions de protéger dépérit.
MÉNÉCRATE.
Mortels ignorans et aveugles sur nous-mêmes, c'est notre ruine souvent que nous leur demandons; leur sagesse nous refuse par bonté , et nous gagnons à ne pas obtenir l'objet de nos prières.
POMPÉE.
Je réussirai : le peuple m'aime, et la mer est à moi ; ma puissance est comme le croissant de la TOM. III. 4
X
5o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
Inné , et mon espérance me prédit qu'elle parvien- dra à son plein. Marc Antoine tient table dans l'Egypte; il n'en sortira jamais pour faire la guerre. César , en amassant de l'argent , perd les coeurs ; Lépide les flatte tous deux , et tous deux flattent Lépide : mais il n'aime ni l'un ni l'autre , et ni l'un ni l'autre ne s'intéresse à lui.
MÉNÉCRATE.
Cependant César et Lépide sont déjà en campagne, traînant après eux des armées nombreuses.
POMPÉE.
D'où tenez-vous cette nouvelle ? Elle est fausse.
MÉNÉCRATE.
De Silvius, seigneur.
POMPÉE.
Silvius l'a rêvé ; je sais , moi , qu'ils sont encore tous deux à Rome , où ils attendent Antoine. — 0 lascive Cléopâtre ! que tous les charmes de l'amour prêtent leur douceur à tes lèvres flétries ! Joins au pouvoir de la beauté les artifices de la ruse et le charme des voluptés ; enchaîne dans un cercle de fêtes le débauché Antoine ; échauffe son cerveau des vapeurs d'une ivresse continuelle. Que les cui- siniers épicuriens aiguisent son appétit par des assai- sonnemens toujours renouvelés, afin que le sommeil et les banquets lui fassent oublier son honneur, comme s'il était assoupi par la langueur que cause le Léthé. — Que veut Varius?
( Varius paraît. ) VARIUS.
Comptez sur la vérité de la nouvelle que je vous
ACTE II, SCÈNE I, 5i
annonce. Marc Antoine est d'heure en heure attendu dans Rome : depuis qu'il est parti d'Egypte il aurait eu le temps de faire un plus long voyage.
POMPÉE.
J'aurais écoute' plus volontiers une nouvelle moins sérieuse — Menas, je n'aurais jamais pensé que cet amant crapuleux eût mis son casque pour une guerre aussi légère. C'est un guerrier qui vaut seul plus que les deux autres ensemble — Mais concevons de nous-mêmes une plus haute opinion, puisque le bruit de notre marche peut arracher des genoux de la veuve d'Egypte cet Antoine insatiable dans ses débauches.
MENAS.
Je ne puis croire que jamais César et Antoine puissent s'accorder ensemble. Sa femme, qui vient de mourir , a offensé César ; son frère lui a fait la guerre , quoiqu'il n'y ait pas été excité par Antoine , à ce que je pense.
POMPÉE.
Je ne conçois pas, Menas, comment de légères inimitiés en peuvent suspendre de plus grandes. S'ils ne nous voyaient pas armés contr'eux tous , ils ne tarderaient pas peut-être à se disputer ensemble : car ils ont assez de sujets de tirer l'épée les uns con- tre les autres : mais comment la crainte que nous leur inspirons, concilie-t-elle leurs divisions et en- chaîne-t-elle leurs discordes mutuelles , c'est ce que j'ignore encore. Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux dieux : il y va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens, Menas.
( Ils sortent. )
53 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
SCÈNE IL
Rome. — Appartement dans la maison de Lépide.
LÉPIDE, ÉNOBARBUS.
LÉPIDE.
Cher Énobarbus , tu feras une action louable et dans laquelle tu peux re'ussir en disposant ton ge'né- ral à s'expliquer avec douceur et sans emportement.
ÉNOBARBUS.
Je l'engagerai à re'pondre comme doit re'pondre Antoine. Si César l'irrite , qu'Antoine s'e'lève de toute sa grandeur, au-dessus de la tête de César, et lui parle aussi fièrement que Mars. Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais pas raser aujourd'hui '^"^^.
LÉPIDE.
Ce n'est pas ici le temps des ressentimens parti- culiers.
ÉNOBARBUS.
Tout temps est bon pour les affaires qu'il fait naître.
LÉPIDE.
Les moins importantes doivent céder aux plus graves.
ÉNOBARBUS.
Non , si les moins importantes viennent les pre- mières.
LÉPIDE.
Tu parles dans la passion : mais de grâce ne re- mue pas les tisons. — Voici le noble Antoine.
( Entrent Antoine et Ventidius.)
ACTE II, SCÈNE lï. 53
ÉKOBARBUS;
Et voilà Cësar là-bas.
(Entrent César , Mécènes et Agrippa.)
ANTOINE.
^ Si nous pouvons nous entendre, marchons contre les Parthes. — Ventidius, écoute.
CÉSAR.
Je ne sais pas , Mécènes ; demande à Agrippa.
LÊPIDE.
Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand que celui qui nous réunit; que des causes plus légères ne nous séparent pas. Ce qui est mal peut se Fappe- 1er avec douceur ; en discutant avec violence des difFérens peu graves , nous rendons mortelles les blessures que nous voulons guérir : ainsi donc , nobles collègues (je vous en conjure avec instances ), traitez les questions les plus aigres dans les termes les plus doux , et que la mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.
ANTOINE.
C'est bien parlé; si nous étions à la tête de nos armées et prêts à combattre, je parlerais comme lui»
CÉSAR.
Soyez le bienvenu dans Rome.
ANTOINE.
Je vous rends grâce.
CÉSAR.
Prenez un siège.
ANTOINE.
Vous aussi.
54 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
Ainsi donc —
ANTOINE.
J'apprends que vous vous offensez de choses qui ne sont point blâmables, ou qui, si elles le sont, ne vous intéressent pas.
CÉSAR.
Je serais ridicule, si je me prétendais offensé pour rien ou pour peu de chose , mais avec vous surtout : plus ridicule encore si je vous nommais avec des re- proches , lorsque je n'aurais aucun intérêt à pronon- cer votre nom.
ANTOINE.
Que vous importait donc. César, mon séjour en Egypte?
CÉSAR.
Pas plus que mon séjour à moi dans Rome ne de- vait vous inquiéter en Egypte : cependant si de là vous cherchiez à me nuire, votre séjour en Egypte pourrait m'occuper.
ANTOINE.
Qu'entendez -vous par chercher à vous nuire ?
CÉSAR.
Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux dire par ce qui m'est arrivé; votre femme et votre frère ont pris les armes contre moi , leur guerre était pour vous un sujet de la déclarer vous-même , votre nom était leur mot d'ordre.
ANTOINE.
Vous vous méprenez. Jamais mon frère ne m'a mis en avant dans cette guerre. Je m'en suis instruit, et ma certitude est fondée sur les rapports de ceux
ACTE II, SCÈNE IL 55
mêmes qui combattaient pour vous ! N'attaquait -il pas également mon autorite' comme la vôtre ? ne di- rigeait-il pas également la guerre contre moi-même puisque votre cause est la mienne : 'là-dessus mes lettres vous ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un pre'texte de querelle , celui-là ne peut vous ser- vir, cherchez -en un autre.
CÉSAR.
Vous faites là votre éloge , en m'accusant de dé- faut de jugement : mais vous déguisez mal vos torts.
ANTOINE.
Non , non ! Je sais à n'en pas douter que vous ne pouviez pas manquer de faire cette réflexion natu- relle que moi, votre associé dans la cause contre la- quelle mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un oeil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme, je souhaite que vous retrouviez son âme dans une autre femme qui lui ressemble. — Le tiers de l'iinivers est sous vos lois, César j vous pouvez, avec le plus faible frein , le gouverner à votre gré, mais non pas une telle femme.
ÉNOBARBUS.
Plût au ciel que nous eussions tous de pareilles épouses; les hommes pourraient aller à la guerre avec les femmes.
ANTOINE.
Les embarras qu'a suscités son caractère intrai- table qui ne manquait pas non plus des ruses de la politique, vous ont trop inquiété. César; je le vois avec douleur ; et vous êtes forcé d'avouer tout haut quil n'était pas en mon pouvoir de l'empêcher.
56 ANTOINE ET CLEOPATRE,
CÉSAR.
Je vous écris : vous, plongé dans les voluptés au milieu d'Alexandrie, vous mettez mes lettres dans votre poche sans les ouvrir ; vous renvoyez avec mé- pris mon député, sans lui donner audience.
ANTOINE.
César, il est entré brusquement, avant qu'il fut admis. Je venais de fêter trois rois, et je n'étais plus tout-à-fait l'homme du matin : mais le lendemain , j'en ai fait l'aveu moi-même à votre député; c'était lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour rien dans notre différent : s'il faut que nous contestions ensemble, ne faites plus mention de lui.
CÉSAR.
Vous avez violé un article de vos sermens ; repro- che, que vous n'aurez jamais le droit de me faire.
LÉPIDE.
Doucement, César.
ANTOINE.
Non , Lépide, laissez-le parler, il est sacré l'hon- neur dont il parle ; supposé que j'en aie manqué , voyons , César : l'article de mon serment. . . .
CÉSAR.
C'était de me prêter vos armes et votre secours à ma première réquisition ; vous m'avez refusé l'un et l'autre.
ANTOINE.
Dites plutôt, négligé; j'étais alors dans ces heures empoisonnées qui m'avaient ôté la connaissance de moi-même. Je vous en témoignerai mon repentir
ACTE II, SCÈNE IL 57
autant que j'en serai capable : mais ma franchise n'avi- lira point ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma franchise. C'est une vérité, queFulvie, pour m'attirer hors de l'Egypte , vous a fait la guerre ici. Et moi, qui étais, sans le savoir, le motif de cette guerre , je vous en fais toutes les excuses où mon honneur peut descendre.
LÉPIDE.
C'est parler avec noblesse.
MÉCÈNES.
S'il vous plaisait de ne pas pousser plus loin vos griefs réciproques. Oubliez -les tout- à -fait, pour vous souvenir que la nécessité des circonstances pré- sentes vous crie de vous pardonner tous deux.
LÉPIDE.
C'est parler sagement, Mécènes.
ÉNOBARBUS.
Ou bien, empruntez-vous l'un à l'autre, pour le temps présent , votre affection mutuelle ; et quand vous n'entendrez plus parler de Pompée , alors vous vous la rendrez : vous aurez tout le loisir de contes- ter ensemble , quand vous n'aurez pas autre chose à faire.
ANTOINE.
Tu n'es qu'un soldat : tais -toi,
ÉNOBARBUS.
J'avais presque oublié que la vérité devait se taire.
ANTOINE.
Tu manques de respect à cette assemblée ; ne dis plus rien.
58 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBAEBUS.
Allons, poursuivez. Je suis une pierre discrète !
CÉSAR.
Je ne de'sapprouve point ce qu'il dit, mais c'est la forme de son discours que je n'avoue point. — Il n'est pas possible que nous restions amis , étant si peu d'accord sur nos conditions. (Cependant si je con- naissais un lien assez fort pour nous tenir étroitement unis, je le chercherais d'un bout du monde à l'autre.
AGRIPPA.
Permettez -moi, Cësar.
CÉSAR.
Parle, Agrippa.
AGRIPPA.
Vous avez du côté maternel une sœur, la belle Octavie. Antoine est veuf maintenant.
CÉSAR.
Ne touche point à cet article, Agrippa : si Cle'opâ- tre t'entendait, elle te reprocherait, avec raison , ta témérité
ANTOINE.
Je ne suis pas marié; César, laissez-moi enten- dre Agrippa.
AGRIPPA.
Pour entretenir entre vous une éternelle amitié, pour faire de vous deux frères , et unir vos coeurs par un nœud indissoluble, il faut qu'Antoine épouse Octavie : sa beauté mérite le plus illustre des mor- tels; ses vertus et ses grâces en tout genre, disent ce qu'elles peuvent seules exprimer. Cet hymen dis- sipera toutes ces petites défiances, qui. maintenant
ACTE II, SCÈNE II. 59
vous paraissent si grandes ; toutes ces craintes qui vous offrent des dangers sérieux s'évanouiront. A présent , les moindres vraisemblances vous parais- sent des vérités incontestables ; et alors les vérités mêmes ne seraient plus à vos yeux que des fables. Sa tendresse pour tous les deux vous enchaînerait l'un à l'autre, vous donnerait tous les coeurs à l'un et à l'autre. Pardonnez à ce cjue je viens de dire : ce n'est pas la pensée du moment, mais une pensée étudiée et méditée par le devoir.
ANTOINE.
César veut -il s'expliquer ?
CÉSAR.
Non , jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine re- çoit cette proposition.
ANTOINE.
Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir ce qu'il propose , si je disais , Agrippa^ fj consens.
CÉSAR.
Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur Octavie.
ANTOINE.
Loin de moi la pensée de songer à rejeter une offre aussi brillante et faite d'aussi bonne foi. {A César. ) Donnez-moi votre main, recevez mes re- mercîmens , et qu'à compter de ce moment un cœur fraternel inspire notre tendresse mutuelle , et pré- side à nos grands desseins.
CÉSAR.
Voilà ma main. Je vous cède une sœur aimée
6o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
comme jamais sœur ne fut aimée de son frère Qu'elle vive pour unir nos empires et nos cœurs y et que notre amitié ne s'évanouisse plus !
LÉPIDE.
Heureuse réconciliation! Ainsi -soit -il.
ANTOINE.
Je ne se ageais pas à tirer l'épée contre Pompée : il m'a tou^ 'écemment comblé d'égards : il faut qu'au moins jf ai en exprime ma reconnaissance , pour me dérc sr au reproche d'ingratitude : immédia- tement après, je lui envoie un défi.
LÉPIDE.
Le temps presse : il nous faut chercher Pompée , ou il va nous prévenir.
ANTOINE.
Et où est-il ?
CÉSAR.
Vers le montMisène.
ANTOINE.
Quelles sont ses forces sur terre ?
CÉSAR.
Elles sont nombreuses , et elles augmentent tous les jours : pour la mer, il en est le maître absolu.
ANTOINE.
C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une conférence avec lui : hâtons-nous de nous la procu- rer : mais avant de nous mettre en campagne , Tor- mons l'alliance dont nous sommes convenus.
CÉSAR.
Avec la plus grande joie , et je vous invite à venir
ACTE II, SCÈNE II. 6î
voir ma sœur : je vais de ce pas vous conduire à elle.
ANTOINE.
Le'pide , ne nous privez pas de votre compagnie.
LÉPIDE.
NoLle Antoine , les infirmités mêmes ne m'em- pêcheraieilt point de vous suivre.
(Fanfares; Antoine , César, Lépide sortent.) MÉCÈNES.
Soyez le bienvenu d'Egypte, seigneur Éno^barbus,
ÉNOBARBUS.
Seconde moitiédu cœur de César, digne Mécènes ! — Mon honorable ami Agrippa !
AGRIPPA.
Bon Énobarbus !
MÉCÈNES
Nous devons être joyeux, en voyant tout si heu- reusement terminé. — Vous vous êtes bien trouvé en Egypte.
ÉNOBARBUS,
Oui, Mécènes. Nous dormions le jour tant qu'il durait, et nous passions les nuits à boire jusqu'à la pointe du jour.
MÉCÈNES.
^'^) Huit sangliers rôtis pour un déjeuner ! et douze convives seulement ? Le fait est -il vrai ?
ÉNOBARBUS.
Bon : ce n'est là qu'une mouche pour un aigle : nous avions bien d'autres plats monstrueux et bien faits pour être remarqués.
62 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
MÉCÈNES.
C'est une reine bien magnifique si la renommée n'exagère pas.
ÉNOBARBDS.
Dès sa première entrevue avec Marc Antoine sur le fleuve Cydnus , elle a pris son cœur dans ses filets.
AGRIPPA.
En effet , c'est sur ce fleuve qu'elle s'est offerte à ses yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas in- vente'.
ÉNOBARBUS.
Je veux vous raconter cette entrevue.
La galère oii elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant, semblait brûler sur les eaux. La poupe était d'or massif, les voiles de pourpre, et si par- fumées , que les vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames d'argent frappaient l'onde en cadence au bruit des flûtes , et les flots amoureux se pressaient à l'envi à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre, il n'est point d'expression qui puisse la peindre. Cou- chée dans son pavillon, sur un lit d'or et du plus riche tissu , elle effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons que l'imagination a surpassé la nature; à ses côtés étaient assis de jeunes et beaux enfans , comme un 'groupe de rians amours, qui agitaient des éventails de couleurs variées , dont les airs légers semblaient colorer les joues délicates qu'ils rafraî- chissaient comme s'ils eussent produit cette chaleur qu'ils diminuaient.
AGRIPPA.
0 spectacle admirable pour Antoine !
ACTE II, SCÈNE IL 63
ÉNOBARBUS.
Ses femmes, comme autant de Néréides et de Syrènes, cherchaient à deviner ses ordres dans ses regards et s'inclinaient avec grâce. Une d'elles, telle qu'une vraie syrène , assise au gouvernail , dirige le vaisseau : les cordages de soie obéissent à ces mains douces comme les fleurs , qui manœuvrent avec dex- térité. Du sein du vaisseau s'exhalent d'invisibles parfums qui embaument les sens , sur les quais ad- iacens. La ville envoie tous ses habitans au-devant d'elle : Antoine , élevé sur un trône au milieu de la place publique, est resté seul, haranguant l'air. L'air lui-même , si ce n'eût été son horreur pour le vide , eût aussi été contempler Cléopâtre et eut laissé un vide dans la nature.
AGRIPTA.
0 merveille de l'Egypte î
ÉNOBARBUS.
Aussitôt qu'elle est débarquée , Antoine envoie vers elle, et l'invite à souper. Elle lui répond qu'il convenait mieux qu'il fût son hôte : et sa requête fut écoutée. Notre galant Antoine à qui jamais femme n'entendit prononcer le mot non, va au festin après s'être fait raser dix fois , et selon sa coutume il paye de son cœur ce que ses yeux seuls ont dévoré.
AGRIPPA.
Prostituée royale! elle fit déposer au grand César son épée sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
ÉNOBARBUS.
Je l'ai vue une fois sauter quarante pas dans les
64 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
rues d'Alexandrie, et bientôt perdant haleine, elle voulut parler et se pâma ; elle se fit une nouvelle perfection de ce manque de forces, et de sa bouche sans haleine, il s'exhalait un charme tout-puissant.
MÉCÈNES.
, A pre'sent, voilà Antoine obligé de la quitter pour toujours.
ÉNOBARBUS.
Non, jamais il ne la quittera. L'âge ne peut la vieillir, ni l'habitude de la jouissance épuiser l'infinie variété de ses appas. Les autres femmes rassasient les appétits qu'elles satisfont ; mais elle , plus elle donne, plus elle affame les désirs; car les choses les plus viles ont de la grâce chez elle ; tellement que les prêtres sacrés la bénissent dans ses heures lascives.
MÉCÈNES.
Si la beauté unie à la sagesse et à la modestie peuvent fixer le cœur d'Antoine , Octavie est pour lui un heureux lot.
AGRIPPA.
Allons -nous- en; cher Énobarbus , deviens mon hôte, pendant ton séjour ici.
ÉNOBARBUS.
Seigneur, je vous remercie humblement.
(Ils sortent. >
ACTE II, SCÈNE III. €5
SCÈNE III.
Rome. — - Appartement de la maison de César.
CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE au milieu d'eux , suite et un DEVIN.
ANTOINE.
Le monde et ma charge importante m'arrache- ront quelquefois de vos bras.
OCTAVIE;
Tout le temps de votre absence j'irai fléchir les genoux devant les dieux et les prier pour vous.
ANTOINE.
Adieu, seigneur — — Mon Octavie , ne jugez point Antoine sur les récits du monde. J'ai quel- quefois passé les bornes, je l'avoue : mais, à l'a- venir, ma conduite ne s'écartera plus de la règle. Adieu, chère épouse.
OCTAVIE.
Adieu, seigneur.
CÉSAR.
Adieu, Antoine.
( César et Octavie sortent. ) ANTOINE.
Hé bien, maraud, voudrais -tu être encore en Egypte?
LE DEVIN.
Plùt aux dieux que je n'en fusse jamais sorti, et que vous ne fussiez jamais venu ici!
ToM. III. 5
66 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ANTOINE.
La raison , si tu peux la dire ?
LE DEVIN.
Je la 4evine par mon art ; mais ma langue ne peut l'exprimer : retournez au plus tôt en Egypte.
ANTOINE.
Dis-moi, qui de César ou de moi, élèvera plus haut sa fortune.
LE DEVIN.
César. — Antoine , ne reste donc point à ses cô- tés. Ton démon , c'est-à-dire l'esprit qui te protège est noble , courageux , fier, sans égal partout où ce- lui de César n'est pas j mais près de lui ton ange se change en peur ^^^\ comme un être soumis. Ainsi donc mets toujours une distance entre lui et toi.
ANTOINE.
Ne me parle plus de cela.
LE DEVIN.
Je n'en parle qu'à toi ; je n'en parlerai jamais qu'à toi seul. — Si tu joues avec lui à quelque jeu que ce soit , tu es sûr de perdre. Il a tant de bonheur, quil te bat malgré tous tes avantages. Dès qu'il brille près de toi , ton éclat s'éclipse. Je te le répète encore : ton génie ne te gouverne qu'avec terreur , quand il te voit près de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.
ANTOINE.
Va-t-en et dis à Ventidius que je veux lui parler. (Le demi sort. ) — Il marchera contre les Parthes. . , Soit science ou hasard , cet homme a dit la vérité. Les mêmes désobéissent à César, et, dans nos jeux,
ACTE II, SCÈNE IV. 67
toujours ma plus grande adresse échoue contre son bonheur. Si nous tirons au sort, le plus riche lot est pour lui : ses coqs sont toujours vainqueurs des miens quand toutes les chances sont égales , et ses cailles battent toujours les miennes dans l'enceinte oii nous les excitons entre elles. — Je veux retourner en Egypte. Si j'accepte ce mariage , c'est pour assurer ma paix ; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. ( J^entidius paraît.) Oh ! viens, Ventidius ; il faut marcher contre les Parthes : ta commission est expé- die'e; suis-moi, et viens la recevoir.
( Ils sortent. )
SCÈNE IV.
Une rue de Rome.
LÉPIDE, MÉCÈNES, AGRIPPA.
LÉPIDE.
Qu'aucun soin ne vous retienne plus long-temps : hâtez-vous de suivre vos généraux.
AGRIPPA.
Seigneur, Marc Antoine ne demande que le temps d'embrasser Octavie , et nous partons avec lui.
LÉPIDE.
Jusqu'à ce que je vous voie revêtus de votre ar- mure guerrière , qui vous sied si bien à tous deux , je ne vous dis plus rien qu'adieu.
MÉCÈNES,
Si je ne me trompe sur ce voyage , nous serons avant vous au mont de Misène.
68 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LÉPIDE.
Votre route est la plus courte : mes desseins m'obligent de prendre des détours , et vous gagnerez deux journe'es sur moi.
AGRIPPA et MÉCÈNES.
Seigneur, heureux succès !
LÉPIDE.
Adieu.
SCÈNE V.
Alexandrie. — Appartement du palais.
CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS ,
suite.
CLÉOPATRE.
Je veux de la musique. La musique est l'aliment mélancolique de ceux qui ne vivent que pour aimer.
TOUS LES GENS DE LA SUITE.
La musique ! Eh !
( Mardian entre. )
CLÉOPATRE.
Non , point de musique : allons plutôt jouer au billard. Viens, Charmiane.
CHARMIANE.
Mon bras me fait mal : vous ferez mieux déjouer avec Mardian.
CLÉOPATRE.
Autant jouer avec un eunuque qu'avec une femme. Allons, Mardian, veux-tu faire ma partie?
ACTE I, SCÈNE V. %
MA.RDIAN;
Je jouerai de mon mieux, madame.
CLÉOPATRE.
Dès que l'acteur montre de la bonne volonté, quand il ne réussirait pas , il a droit à notre indul- gence. — Mais non, je ne suis pas d'humeur à jouer àpre'sent. — Donnez-moi mes lignes ; nous irons à la rivière, et là , tandis que la musique se fera entendre dans le lointain, je m'amuserai à tendre des pièges aux poissons dorés : mon hameçon courbé percera leurs molles nageoires — et à chaque poisson que je tirerai hors de l'eau, m'imaginant prendre un Antoine, je m'écrierai : -^/z, wus voilà pi is.
CHARMIANE,
C'était un tour bien plaisant , lorsque vous fîtes une gageure avec Antoine sur votre pêche , et qu'il tira de l'eau avec transport un poisson salé que votre plongeur avait attaché à sa ligne *^'').
CLÉOPATRE.
Quel temps tu me rappelles ! 0 temps heureux ! Je le plaisantai tout le jour jusqu'à lui faire perdre patience ; la nuit suivante il souffrit mes plaisan- teries avec plus de patience , et le lendemain , avant la neuvième heure du matin , je l'enivrai au point qu'il alla se mettre au lit : je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et moi je ceignis son épée philippine <^'^\... — (Entre un messager.) Oh ! des nouvelles d'Italie ! Introduis tes fécondes nou- velles dans mon oreille, qui a été si long-temps à sec.
;jo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE MESSAGER.
Madame ! madame !
CLEOPATRE. 1
Antoine est-il mort ? Si tu m'apprends une sem- blable nouvelle, misérable, tu assassines ta maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant , si c'est là ce que tu viens m'annoncer de lui, tiens, voilà de l'or, et baise les veines azurées de cette main , de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres , et n'ont baisée qu'en tremblant.
LE MESSAGER.
D'abord, madame, Antoine se porte bien.
CLEOPATRE.
Tiens, voilà encore de l'or : mais prends garde, coquin. Nous disons ordinairement que les morts se portent bien. Si c'est là ce que tu veux dire , cet or, que je te donne, je le ferai fondre, et le ver- serai tout brûlant dans ton gosier sinistre.
LE MESSAGER.
Grande reine , daignez m'écouter.
CLEOPATRE.
Allons, j'y consens; poursuis : mais il n'y a rien de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de santé , pourquoi cette physionomie si sombre , pour annoncer des nouvelles heureuses ? Si elles sont fâcheuses , tu devrais te présenter devant moi comme une furie couronnée de serpens , et non sous la forme d'un homme.
ACTE I, SCÈNE V. 71
LE MESSAGER.
Voulez-vous m'entendre ?
CLÉOPATRE.
Je suis tentée de te maltraiter avant que tu ne parles. Cependant si tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien , ou qu'il est ami de Ce'sar , et non pas son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle de perles.
LE MESSAGER.
Madame, il se porte Lien.
CLÉOPATRE.
C'est bien parle.
LE MESSAGER.
Et il est ami de Ce'sar.
CLÉOPATRE.
Tu es un brave homme.
LE MESSAGER.
César et lui sont plus amis que jamais.
CLÉOPATRE.
Tu feras ta fortune avec moi.
LE MESSAGER.
Mais, madame....
CLÉOPATRE.
Je n'aime point ce mais : il gâte ce que tu viens de dire d'heureux; j'abhorre ce mais. Ce mais est comme un geôlier qui va traîner après lui quelque monstrueux malfaiteur. De grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille , le bien et le mal a la fois.... Il est ami de César, il est en pleine santé, dis-tu, il est libre, dis-tu encore?
72 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE MESSAGER.
Libre, madame? Je ne vous ai rien dit de sem- blable. Il est lie' à Octavie.
CLÉOPATRE.
Pour quel service ?
LE MESSAGER.
Pour le meilleur service, celui du lit.
CLÉOPATRE.
Je pâlis, Charmiane.
LE MESSAGER.
Madame , il est marié à Octavie.
CLÉOPATRE.
Que la peste la plus contagieuse te dévore !
LE MESSAGER.
Madame , de la patience.
CLÉOPATRE.
Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat, ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes; je t'arracherai les cheveux. ( Elle le maltraite. ) Tu seras fouetté avec des verges de fer, et étuvé dans de la saumure , pour y souffrir les cuisantes dou- leurs d'une longue marinade.
LE MESSAGER.
Gracieuse reine , c'est moi qui vous apporte ces nouvelles , mais ce n'est pas moi qui ai fait le ma- riage.
CLÉOPATRE.
Rétracte-toi, et je te donnerai une province;, tu
ACTE II, SCÈNE V. ^3
monteras à la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reçu sera pour expier ta faute de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai tout ce que tu jugeras à propos de demander.
LE MESSAGER.
Il est marié , madame.
CLÉOPATRE.
Scélérat, tu as trop vécu.
( Elle tire un poignard. ) LE MESSAGER.
Alors je vais courir! Madame, que prétendez- vous? Je ne suis coupable d'aucune faute.
CHARMIANE.
Cet homme est innocent.
CLÉOPATRE.
Il est des innocens qui n'échappent pas à la fou- dre ! — Que l'Egypte s'ensevelisse sous le Nil, et que toutes les créatures bienfaisantes se transfor- ment en serpens ! . . . Rappelez cet esclave : malgré ma rage je ne le mordrai point; rappelez-le.
CHARMIANE.
Il a peur de revenir.
CLÉOPATRE.
Je ne le maltraiterai point : ces mains s'avilissent en frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que je me suis donné moi-même. Reviens, approche, mon ami. (^ Le mes- sager revient. ) Il n'y a pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur de mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message
^4 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
gracieux, mais laisse toujours les nouvelles fâcheu- ses s'annoncer elles-mêmes.
LE MESSAGER.
J'ai rempli mon devoir.
CLÉOPATRE.
Il est marié? Il ne m'est pas possible de haïr plus que je ne te haïrai, si tu dis encore oui.
LE MESSAGER.
Il est marié, madame.
CLÉOPATRE.
Que les dieux te confondent : tu oses donc per- sister ?
LE MESSAGER.
Dois-je mentir, madame?
CLÉOPATRE
Oh ! je le voudrais , que tu m'eusses menti ; dût la moitié de mon Egypte être submergée et changée en citerne pour les serpens écailleux ! Fuis , sors de ma présence. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux Il est marié?...
LE MESSAGER.
Je demande pardon à votre majesté.
CLÉOPATRE.
Il est marié ?
LE MESSAGER.
Ne soyez point offensée ; je n'avais pas l'intention de vous déplaire. Me punir, pour obéir à vos or- dres, ne me paraît pas raisonnable. Il est marié à Octavie.
ACTE II, SCÈNE V. 75
CLÉOPATRE. ■ /
Oh î pourquoi son crime n'a-t-il pas fait un fourbe de toi , qui ne peux mentir. Quoi ! es-tu bien sûr de ce que tu dis ?... Fuis loin de moi. La marchandise que tu as apporte'e de Rome est trop chère pour moi. Mets-la sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.
( Le messager sort. ) CHARMIANE.
Noble reine, de la patience.
CLÉOPATRE.
En louant Antoine j'ai déprimé César.
CHARMIANE.
C'est ce qui vous est arrivé bien des fois , ma- dame.
CLÉOPATRE.
M'en voilà bien punie aujourd'hui. Qu'on m'em- mène de ce lieu. Je succombe. Oh! Iras, Char- miane. — N'importe. — Cher Alexas, va retrouver cet homme , dis-lui de te rendre compte des traits d'Oc- tavie, de son âge , de ses inclinations ; qu'il n'oublie pas de s'informer de la couleur de ses cheveux. Re- viens promptement m'en instruire. (^Alexas sort. ) Qu'Antoine m'abandonne à jamais! — Mais, non , Charmiane , quoique sous une face il m'offre les traits de la Gorgone , sous une autre il me parait un dieu Mars. — Recommande à Alexas de me rap- porter quelle est la taille d'Octavie. — Aie pitié de moi, Charmiane ; mais ne me réplique pas , conduis- moi à ma chambre.
( Elles sortent. )
76 ANTOINE ET CLÊOPATRE,
SCÈNE VI.
Les côtes d'italie, près de Misène.
POMPÉE et MENAS entrent d'un côté au son du tambour et des trompettes ; de l'autre, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS , MÉCÈNES et AGRIPPA paraissent avec leurs soldats.
POMPÉE.
J'ai reçu vos otages : vous avez les miens , et nous aurons un pourparler avant de combattre.
CÉSAR.
Il convient que nous commencions par conférer ensemble , et c'est dans cette vue que nous vous avons envoyé nos propositions par écrit. Vous les avez sans doute examinées. Faites-nous savoir à pré- sent si elles enchaîneront votre épée mécontente , et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse qui autrement doit périr dans cette plaine.
POMPÉE.
C'est à vous trois que je parle , vous les seuls sé- nateurs de ce vaste univers et les illustres agens des dieux. — Je ne vois pas pourquoi mon père man- querait de vengeurs , puisqu'il laisse un fils et des amis ; tandis que Jules César , dont le fantôme ap- parut à Pliilippes au vertueux Brutus , vous a vus travailler dans cette plaine à sa vengeance. Quel motif engagea le pâle Cassius à se mêler dans une conspiration? Et ce Romain vénéré de tous les hom-
ACTE II, SCÈNE VI. 77
mes , le vertueux Brutus , quel motif le porta , avec les autres guerriers de son parti , amans de la belle liberté' , à ensanglanter le Capitole? Ils ne voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien de plus. C'est le même motif qui m'a porté à équiper ma flotte , dont le poids fait écumer l'Océan indigné ; avec elle je veux châtier l'ingratitude dont l'injuste Rome a payé les services de mon illustre père.
CÉSAR.
Prenez votre temps.
ANTOINE.
Pompée , tu ne peux nous intimider avec tes vais- seaux. Nous te répondrons sur mer. Mais sur terre, tu sais tout ce que nous avons de plus que toi.
POMPÉE.
Sur terre , en effet , tu as de plus que moi la maison de mon père ; mais puisque le coucou prend le nid des autres oiseaux, restes -y tant que tu pourras.
LÉPIDE.
Voudriez-vous bien nous faire connaître (car tout cela est étranger à l'entrevue actuelle ) ce que vous décidez sur les offres que nous vous avons envoyées?
CÉSAR.
Oui, voilà le point.—
ANTOINE.
On ne te prie pas de consentir. C'est à toi de peser les choses , et de voir quel parti tu dois em- brasser.
78 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
Et à quelles suites pourrait vous exposer l'envie de tenter une plus grande fortune.
POMPÉE.
Vous m'ofïVez la Sicile et la Sardaigne, sous la condition que je purgerai la mer des pirates, et que j'enverrai du froment à Rome ; et ces offres une fois acceptées, il est convenu de nous séparer avec nos ëpées sans brèches et nos boucliers sans marques de combat?
CÉSAR, ANTOINE et LÉPIDE.
Voilà nos offres.
POMPÉE.
Sachez donc que je me suis rendu ici devant vous, en homme disposé à les accepter. Mais Marc Antoine m'inspire quelque ressentiment. Quand je devrais perdre le prix du bienfait , en le reprochant , vous devez vous souvenir, Antoine, que, lorsque Ce'sar et votre frère étaient en guerre , votre mère se réfugia en Sicile , et qu'elle y trouva l'accueil de l'amitié.
ANTOINE.
J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais à vous exprimer toute la reconnaissance que je vous dois.
POMPÉE.
Donnez-moi votre main. — Je ne m'attendais pas , Antoine, à vous rencontrer en ces lieux.
ANTOINE.
Les lits d'Orient sont bien doux ! et je vous dois des remercîmens, car c'est vous qui m'avez fait rêve-
ACTE II, SCÈNE VI. 79
uir ici plus tôt que je ne comptais , et j'y ai beaucoup gagne.
CÉSAR.
Vous me paraissez changé depuis la dernière fois que je vous ai vu.
POMPÉE.
Soit. Je ne sais pas comment la fortune marque mon âge et mes années sur mon visage; mais, dans mon sein , jamais elle n'y pénétra pour rendre mon coeur esclave.
LÉPIDE.
Je suis bien satisfait de vous voir ici.
POMPÉE
Je m'en flatte, Lépide. — Ainsi, nous voilà d'ac- cord. Je désire que notre traité soit mis par écrit, çt scellé de nous.
CÉSAR.
C'est ce qu'il faut faire avant autre chose.
POMPÉE.
Il faut nous fêter mutuellement avant de nous séparer. Tirons au sort à qui commencera.
ANTOINE.
Moi, Pompée.
POMPÉE.
Non , Antoine , il faut que le sort en décide. Mais , soit qu'il vous nomme le premier ou le dernier , votre cuisine égyptienne aura toujours la supério- rité. J'ai ouï dire que Jules César acquit de l'embon- point dans les banquets de cette contrée.
ANTOINE.
Vous avez ouï dire bien des choses.
8o ANTOINE ET CLÉOPÂTRE,
POMPÉE.
Mon intention est innocente.
ANTOINE.
Et vos paroles aussi.
POMPÉE.
Voilà ce que j'ai ouï dire , et aussi qu'ApoUodore conduisit....
ÉNOBARBUS.
N'en parlons plus. Le fait est vrai.
POMPÉE.,
Quoi , s'il vous plait ? Achevez.
ÉNOBARBUS.
.... Une certaine reine à Cësar dans un ma- telas.
POMPÉE.
Ah ! je te reconnais à présent. Comment te portes- tu, guerrier?
ÉNOBARBUS.
Fort bien ; et il y a apparence que je continuerai, car je vois que nous allons avoir quatre festins de suite.
POMPÉE.
Donne-moi ta main : je ne t'ai jamais haï; et quand je t'ai vu combattre , tu m'as rendu jaloux de ta valeur.
ÉNOBARBUS.
Moi , seigneur , je ne vous ai jamais beaucoup aime' ; mais j'ai fait votre éloge , et vous méritiez dix fois plus de louanges que je ne vous en ai donne.
POMPÉE.
Conserve ta franchise ; elle te sied à merveille.
ACTE II, SCÈNE -VI. 8b
— Je vous invite tous à bord de ma galère. Voulez- vous me pre'céder , seigneur ?
TOUS.
Montrez-nous le chemin.
POMPÉE.
Allons, venez.
(Pompée, César, Antoine, Lépide, soldats et suite sortent,) MENAS, à part,
0 Pompe'e ! ton père n'eût jamais fait ce traité. (^A Enobarbus.) Nous nous sommes connus?
ÉNOBARBUS.
Sur mer, je crois.
MENAS.
Oui.
ÉNOBARBUS.
Vous avez fait des prouesses sur mer. *
MENAS.
Et vous sur terre.
ÉNOBARBUS.
Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne peut nier mes exploits sur terre.
MENAS.
Ni mes exploits de mer non plus, je pense?
ÉNOBARBUS.
Oui , mais il y a quelque chose que vous pouvez nier pour votre sûreté. — Vous avez été un grand voleur sur mer.
MENAS.
Et vous sur terre.
ToM. III. 6
82 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
A ce titre, je nie mes services de terre. — Mais donnez-moi votre main , Me'nas : si nos yeux avaient quelque autorité , ils pourraient surprendre deux voleurs qui s'embrassent.
MENAS.
Le visage des hommes est sincère, quoi que fassent leurs mains.
ÉNOBARBUS.
Mais il n'y eut jamais une belle femme dont le visage fût sincère.
MENAS.
Ce n'est pas une calomnie : leurs visages volent les coeurs.
ÉNOBARBUS.
Nous sommes venus ici pour vous combattre .
MENAS.
Quant à moi , je suis fâché que cela soit changé en débauche. Pompée, aujourd'hui, fait fuir sa for- tune en riant.
ÉNOBARBUS.
Si cela est , il est sûr que ses larmes ne la rap- pelleront pas.
MENAS.
Vous l'avez dit. — Nous ne nous attendions pas à trouver Marc Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il marié à Cléopâtre?
ÉNOBARBUS.
La sœur de César se nomme Octavie.
ACTE II, SCÈNE VI. 83
MENAS.
Oui ; elle e'tait femme de Caïus Marcellus.
ÉNOBARBUS.
He' bien , aujourd'hui , elle est la femme de Marc Antoine.
MENAS.
Que dites-vous ?
ÉNOBARBUS.
Rien n'est plus vrai.
MENAS.
Les voilà donc, César et lui, lies ensemble pour jamais.
ÉNOBARBUS.
Si j'étais obligé de deviner le sort de cette union , je ne prédirais pas ainsi.
MENAS.
Je présume que la politique a eu plus de part que l'amour à cette alliance.
ÉNOBARBUS.
Je le crois comme vous. Vous verrez que le nœud qui semble aujourd'hui serrer leur amitié pour ja- mais, l'étranglera. Octavie est chaste, d'un caractère froid et tranquille.
MENAS.
Et quel est l'homme qui ne souhaiterait pas avoir une épouse de ce caractère ?
ÉNOBARBUS.
Celui qui, lui-même, n'a aucune de ces qualités ; et cet homme , c'est Marc Antoine. Il retournera à son plat égyptien. Alors les soupirs d'Octavie en- flammeront la colère de César j et, comme je viens
84 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
de le dire , ce qui paraît faire la force de leur ami- tié , sera précise'ment la cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son cœur oii il l'a placé; il n'a épousé ici que les circonstances.
MENAS.
Cela pourrait bien être. Allons, ami, voulez- vous venir à bord? j'ai votre santé à boire.
ÉNOBARBUS.
Je l'accepterai. Nous avons accoutumé nos go- siers en Egypte.
MENAS.
Allons , venez....
( Us sortent. )
SCÈNE VIL
A bord de la galère de Pompée , près de Misène.
Symphonie. Entrent deux ou trois SERVITEURS avec un dessert.
PREMIER SERVITEUR.
C'est ici qu'ils se placeront, camarade. La plante '^'s) des pieds de quelques-uns ne tient plus guère à la terre, le moindre coup de vent les renversera.
SECOND SERVITEUR.
Lépide est haut en couleur.
PREMIER SERVITEUR.
Ils lui ont fait boire les coups de charité ^^"^ .
SECOND SERVITEUR.
Lorsque chacun d'eux se dit ses vérités , il leur
ACTE II, SCÈNE VIL 85
crie, allons y laissez cela; les réconcilie par ses prières , et lui-même se réconcilie avec la liqueur.
PREMIER SERVITEUR.
Mais s'il met la paix entre eux, il élève une guerre violente entre lui et sa tempérance.
SECOND SERVITEUR..
Et voilà ce que c'est de mêler son nom dans la société d'hommes supérieurs — J'aimerais autant avoir dans mes mains un inutile roseau , qu'une lance si pesante , que je ne la pourrais soulever.
PREMIER SERVITEUR.
Etre élevé dans une vaste sphère pour s'y mouvoir sans y être vu , c'est n'avoir que les cavités oii les yeux devraient être ; le visage n'en est que plus dif- forme.
(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine, Pompée, Le'pide, Agrippa, Me'cè- nes, ÉnoLarbus, Me'nas et autres capitaines. )
ANTOINE à César.
Oui, voilà comme ils font, seigneur^ ils mesurent la crue du Nil par certains degrés marqués sur les pyramides : ils connaissent, par la hauteur plus ou moins grande des eaux, s'ils auront disette ou abondance. Plus les eaux du Nil montent, plus il promet quand il se retire; le laboureur sème son grain sur le limon et la vase, et bientôt les champs sont couverts d'épis.
LÉPIDE.
Vous avez là de prodigieux serpens !
ANTOINE.
Oui, Lépide.
86 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LÉPIDE.
Vos serpens d'Egypte naissent du limon par l'ope'- ration de votre soleil : il en est de même de vos crocodiles ?
ANTOINE.
Oui, tout comme vous le dites. ''
POMPÉE.
Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une santé à Lépide.
LÉPIDE.
Je ne suis pas aussi bien que je devrais être , mais jamais je ne refuserai.
ÉNOBARBUS, à part.
Non, jusqu'à ce que vous ayez dormi. Jusque-là* je crains bien que vous ne soyez dedans.
LÉPIDE.
Oui, j'ai ouï dire que les pyramides de Ptole'mée étaient bien étonnantes. En vérité, je l'ai ouï dire.
MENAS, à part, à Pompée.
Pompée , un mot.
POMPÉE.
Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?
MENAS , à part, à Pompée.
Levez-vous, mon général, je vous en conjure, et daignez m'entendre; je ne veux vous dire qu'un mot.
POMPÉE.
Laisse-moi; tout à l'heure — Cette coupe pour
Lépide.
ACTE II , SCÈNE'VIL 87
LÉPIDE.
Quel animal est-ce que votre crocodile ?
ANTOINE.
Il a la forme d'un crocodile ; il est large de toute sa largeur et haut de toute sa hauteur. Il se meut avec ses propres organes; il vit de ce qui le nourrit; et quand ses ëlëmens se décomposent , il passe ail- leurs.
LÉPIDE.
De quelle couleur est-il?
ANTOINE.
De sa couleur naturelle.
LÉPIDE.
C'est un étrange serpent !
ANTOINE.
Oh, oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.
OCTAVE.
Sera-t-il satisfait de cette description ?
ANTOINE.
Il le sera de la santé' que Pompe'e lui propose , ou sinon c'est un véritable Epicure.
POMPÉE, àBIénas.
Allons , va te faire pendre. Tu viens me parler de cela? Va-t'en; obéis. — Oii est la coupe que j'ai demandée ?
MENAS, à part.
Si au nom de mes services vous daignez m'eii- tendre, levez-vous de votre siège.
88 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
POMPEE. Il se lève, et se retire à IV'cart.
Je crois que tu es fou. Quel sujet?
MENAS.
Pompe'e, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta for- tune.
POMPÉE.
Tu m'as servi avec une grande fidélité. As-tu autre chose à me dire ? — Allons , livrez-vous à la joie, seigneurs.
ANTOINE.
Lépide , fais enlever ces sables mouvans , car tu t'enfonces.
■ MENAS, à Pompe'e.
Veux-tu être le seul maître de l'univers ?
POMPÉE.
Que veux-tu dire ?
MENAS.
Encore une fois , veux-tu être le seul maître de l'univers ?
POMPÉE.
Comment cela se pourrait-il ?
MENAS.
Consens-y seulement; et, quelque faible que tu puisses me croire , je suis l'homme qui te fera don de l'univers.
POMPÉE.
As-tu bien bu?
MENAS.
Non, Pompée; je me suis abstenu de boire. — Tu es , si tu oses l'être , le Jupiter de la terre ; tout ce
ACTE II, SCÈNE VIL 89
que l'Océan embrasse , tout ce que la voûte du ciel enferme est à toi, si tu veux le saisir.
POMPÉE.
Montre-moi par quel moyen ?
MENAS.
Ces trois cohéritiers du monde , ces trois compé- titeurs sont dans ton vaisseau : laisse-moi couper le câble; et quand nous serons en mer, laisse-moi leur trancher la tête, et tout est à toi.
POMPÉE.
Il fallait le faire, et non pas me le dire. Ce serait en moi une lâcheté; de ta part, c'était service. Tu dois savoir que ce n'est pas mon intérêt qui con- duit mon honneur , c'est mon honneur qui gou- verne mon intérêt. Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. Si tu l'avois exécuté à mon insu, j'aurais approuvé l'action ; mais à présent je suis forcé de la condamner : renonce à cette idée, et va boire.
MENAS, à part.
Hé bien, moi , je ne veux plus suivre ta fortune sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et ne la saisit pas , lorsqu'une fois elle vient s'offrir à lui , ne la retrouvera jamais.
POMPÉE.
A la santé de Lépide, cette rasade.
ANTOINE.
Qu'on le porte sur le rivage ; j'y ferai raison pour lui, Pompée.
«jo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS tenant une coupe.
A toi , Menas.
MENAS.
Je l'accepte de bon cœur.
POMPÉE, à l'esclave.
Remplis , jusqu'à noyer les bords.
ENOB ARBUS, montrant Fesclave qui emporte Lépide.
Voilà un homme robuste.
MENAS.
Pourquoi ?
ÉNOBARBUS.
Il porte le tiers de l'univers : ne vois-tu pas?
MENAS,
En ce cas , voilà le tiers de l'univers enivré : je voudrais qu'il le fût tout entier; il pourrait tourner et rouler alors.
ÉNOBARBUS.
Allons, bois, et augmente le branle.
MENAS,
Allons.
POMPÉE, à Antoine.
Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.
ANTOINE.
Elle en approche bien. — Faites choquer les cou?- pes, holà ! la santé de César.
CÉSAR.
Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail pour moi que de laver mon cerveau , et il n'en de- vient que plus trouble.
ACTE II, SCÈNE VÏI. yr
ANTOINE.
Soyez l'enfant de la circonstance.
CÉSAR.
Allons , soit , biivez-la , je vous répondrai : mais j'aimerais mieux jeûner de tout pendant quatre jours, que de tant boire en un seul.
ÉNOBARBUS, à Antoine.
He' Lien, mon brave empereur, danserons-nous à pre'sent les bacchanales égyptiennes, et célébrerons- nous notre orgie ?
POMPÉE.
Volontiers, brave soldat.
ANTOINE.
Allons , entrelaçons nos mains , jusqu'à ce que le vin victorieux subjugue et plonge tous nos sens dans un doux et voluptueux oubli.
ÉNOBARBUS.
Prenons-nous tous par la main. Faites retentir à nos oreilles la plus bruyante musique. Moi , je vais vous placer : ce jeune homme va chanter , chacun répétera le refrain de toute la force de ses poumons.
(Musique. Enobarbus place les convives. ) AIR.
Viens , monarque du vin ,
Joufflu Bacchus à l'œil enflammé :
Noyons nos chagrins dans tes coupes ,
Couronnons nos cheveux de tes grappes. Verse-nous , jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous ; Verse, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.
92 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CÉSAR.
Que voulez-vous de plus? Adieu Pompée. Digne collègue, allons, cédez à mes instances. Nos affaires sérieuses s'indignent de notre légèreté. Aimables seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos joues sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Enobarbus : et ma langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette excessive débauche nous a tous vieillis en quelque sorte. Qu' est-il besoin de plus de paroles? Bonne nuit. Cher Antoine, ta main.
POMPÉE.
Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.
ANTOINE.
Vous nous y verrez. — Seigneur, votre main.
POMPÉE.
Oh ! Antoine, tu possèdes la maison de mon père î — Mais, n'importe : nous sommes amis. Descends dans la chaloupe.
( Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite. ) ÉNOBARBUS.
Prends garde de tomber. — Menas, je n'irai point au rivage.
MENAS.
Non, venez à ma cabine. — Ces tambours, ces trompettes , ces flûtes ! — comment donc ! Que Nep- tune entende ce bruyant adieu que nous disons à ces grands guerriers : sonnez et soyez pendus, sonnez comme il faut , fanfares et tambours.
( Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent. )
ACTE II, SCÈNE VII. 93
ÉNOBABBUS.
Hola! voilà mon chapeau.
MENAS.
Ha! noble capitaine, venez.
( Ils sortent. )
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
94 ANTOINE ET CLÉOPATRE
<%\»\%Vl/Vl»**^%*%\'»'V\'%'*^'»l\'%*f* VI**'*»*'! '%%'%'* \'»'»^'tïA'»»(\^^f\VV*»^'»'*'*'%VV»*'l/%%AX**^Vlf»^
ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une plaine en Syrie.
VENTIDIUS arrive en triomphe, avec SILIUS et d'autres Romains , officiers et soldats. On porte devant lui le corps de Pacorus , fils d'Orodes , roi des Partlies.
VENTIDIUS.
JInfin , Parthes redoutables par vos dards , vous voilà frappes ; et c'est moi que la fortune a voulu choisir pour le vengeur de Crassus. Qu'on porte devant l'armée le corps du jeune prince. Ton fils Pacorus, Orodes, est la victime qui apaise les mânes de Marcus Crassus !
SILIUS.
Noble Ventidius , tandis que ton ëpëe fume en- core du sang des Parthes , poursuis leurs troupes fugitives : pénètre dans la Médie, le Mésopotamie, dans tous les asiles oii fuient leurs soldats en dé- route. Alors ton général te fera monter sur le char de triomphe ; il posera sur ta tête les guirlandes de la victoire.
ACTE TU, SCÈINE I. gS
VENTIDIUS.
Oh, Silius , Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi bien cju'un subalterne quelquefois peut faire une action trop éclatante. Retiens, Silius , qu'il vaut mieux laisser une entreprise non acheve'e , que de s'exposer par ses succès au danger d'une renomme'e trop brillante, lorsque le chef sous lequel nous ser- vons est absent. Cësar et Antoine doivent plus de gloire aux services de leurs officiers , qu'ils n'en ont acquis par eux-mêmes. Rappelle-toi Sossius : ce guerrier qui , dans la Syrie , occupait un poste sem- blable au mien : ce brave lieutenant d'Antoine , pour avoir accumulé trop de victoires , et étonné par la rapidité de ses conquêtes, perdit la faveur d'Antoine. Quiconque fait dans la guerre plus que son général ne peut faire lui-même, devient le gé- néral de son général j et l'ambition , vertu des guer- riers , leur fait préférer une défaite à une victoire qui ternit leur renommée. Je pourrais faire davan- tage pour Antoine, mais je l'offenserais; et son res- sentiment détruirait tout le mérite de mes ser- vices.
SILIUS.
VentidiuSjtu possèdes ces qualités sans lesquelles il n'y a presque point de différence entre un guer- rier et son aveugle épée. Sans doute, tu écriras à Antoine.
VENTIDIUS.
Oui, je vais lui mander en termes modestes tout ce que nous avons exécuté en son nom , mot magique dans la guerre. Je lui dirai comment, avec ses éten-
96 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
dards et ses troupes Lien payées, nous avons chassé de la plaine et mis en fuite la cavalerie parthe, jus- qu'alors invaincue.
SILIUS.
Où est-il. maintenant ?
VENTimUS.
Il doit se rendre à Athènes. C'est là que nous al- lons nous hâter de le rejoindre , autant que le per- mettront le bagage et les dépouilles que nous traî- nons après nous. Allons, marchons... Que l'armée défile.
( Ils sortent. )
SCÈNE IL
Rome , antichambre de la maison de César.
Entrent AGRIPPA et ÉNOBARBUS qui se ren- contrent.
AGRIPPA.
Quoi! nos trois frères se sont-ils déjà séparés?
ÉNOBARBUS.
Oui : ils ont terminé avec Pompée , qui vient de partir; et actuellement ils sont tous les trois au * conseil à sceller le traité. Octavie pleure et regrette Rome. César est triste; et Lépide, depuis le festin de Pompée , à ce que dit Menas , est attaqué de la maladie verte (i).
AGRIPPA.
C'est un noble Romain que Lépide!
(i) Chlorose, pâles couleurs.
ACTE III, SCÈNE II. 97
ÉNOBARBUS.
Un excellent homme : à quel point il aime Cé- sar!
AGRIPPA.
Oui , et avec quelle tendresse il chérit Antoine î
ÉNOBARBUS.
César! C'est pour lui un Jupiter parmi les hommes.
AGRIPPA.
Et Antoine sera donc à ses yeux le dieu de ce Ju- piter ?
ÉNOBARBUS contrefaisant Lépide.
Vous parlez de César? Comment de ce sans pa- reil!
AGRIPPA.
Et Antoine, oiseau d'Arabie ^''^.
ÉNOBARBUS.
Voulez-vous vanter César? dites : César; et restez-en là.
AGRIPPA.
Il leur a appliqué à tous deux d'excellentes louanges.
ÉNOBARBUS.
Mais c'est César qu'il aime le mieux : et il n'aime pas moins Antoine. Oh! le cœur, la langue, les fi- gures , l'écriture , les bardes , les poètes ne peuvent penser, exprimer, peindre, écrire , chanter, calcu- ler son amour pour Antoine. Mais pour César ; à ge- noux,à genoux , et admirez.
AGRIPPA.
Il les aime tous deux.
ToM. III. 7
^8 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
Ils sont les ailes de l'escargot, et lui la bête; ainsi. . . {Fanfares ^^ Mais voici le signal pour monter à che- val... Adieu, noble Agrippa.
AGRIPPA.
Bonne fortune, brave soldat ; adieu.
(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.) ANTOINE.
Seigneur , n'allez pas plus loin .
CÉSAR.
Vous m'enlevez la plus chère portion de moi- même. Songez à me bien traiter dans sa personne. — Ma soeur, soyez une épouse telle que ma pensée vous peint à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que je garantirais devons. — Noble Antoine , que ce modèle devertu, cjue je place entre vous et moi , comme le ciment de notre amitié' , ne devienne ja- mais le bélier c[ui en sape l'èdilice. Car il aurait mieux valu nous aimer sans ce nouveau lien , si nous ne l'entretenons pas chacun de notre côte.
ANTOINE.
JNe m'offensez point par votre défiance.
CÉSAR.
J'ai tout dit.
ANTOINE.
Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce point, vous ne trouverez pas le moindre sujet aux craintes qui paraissent vous alarmer. Que les dieux vous se-
ACTE III, SCÈNE II. 99
coudent et fassent obéir le cœur des Romains à vos desseins ; nous allons nous se'parer ici.
CÉSAR.
Adieu ma chère sœur : sois heureuse. Que tous les ëlémens te soient propices et ne te fassent trou- ver dans toi-même que satisfaction î Adieu.
OCTAVIE.
0 mon noble frère !
ANTOINE.
Le mois d'avril est dans ses yeux, c'est le prin- temps de l'amour, et ces larmes la pluie qui favo- rise son retour. — Consolez-vous.
OCTAVIE, àsoDfrère.
Seigneur, je vous recommande la maison de mon époux , et....
CÉSAR.
Quoi, ma sœur?
OCTAVIE.
Je vais vous le dire à l'oreille.
ANTOINE.
Sa langue refuse d'obéir à son cœur, et son cœur ne peut exprimer ce qu'il sent à sa langue. Elle ressemble au duvet du cygne qui se soutient au- dessus de l'onde , sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.
ÉNOBARBUS, à part, à Agrippa.
César pleurera-t-il ?
AGRIPPA.
11 a un nuage sur son front.
loo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
Il n'en serait que pire , s'il e'tait un cheval ; à plus forte raison , étant un homme '^"^.
AGRIPPA.
Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit de douleur lorsqu'il vit Jules Cësar mort, et à Philippes il pleura sur le corps de Brutus.
ÉNOBARBUS.
Il faut que cette année -là il eût une surabon- dance d'humeurs dans le cerveau : il pleurait l'homme qu'il aurait de bon coeur détruit lui-même. Crois à ses larmes , quand tu m'auras vu pleurer aussi.
CÉSAR.
Non , tendre Octavie , vous recevrez toujours des nouvelles de votre frère ; jamais le temps ne vous fera oublier de moi.
ANTOINE.
Allons, seigneur, allons; je disputerai avec vous de tendresse pour elle. Je vous embrasse ici , et je vous quitte en vous recommandant aux dieux.
CÉSAR.
Adieu, soyez heureux.
LÉPIDE.
Que tous les astres du firmament éclairent votre route .
CÉSAR embrasse sa sœur.
Adieu , adieu.
ANTOINE.
Adieu.
(Ils partent au son des trompettes.)
ACTE III, SCÈNE IIÏ. loi
SCÈNE IlI.
Alexandrie. — Appartement du palais.
Entrent CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS, LE MESSAGER.
CLÉOPATRE.
Où est ce messager ?
ALEXAS,
Il tremble de paraître devant vous.
CLÉOPATRE.
Qu'il vienne, qu'il vienne... (Le messager parait.) Approche.
ALEXAS.
Grande reine, He'rode de Judée n'ose lever les yeux sur votre majesté, que lorsque vous le voulez Lien.
CLÉOPATRE.
Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode ; mais quoi ! depuis qu'Antoine est parti , qui pourrais-je charger de me l'apporter? — Approche-toi.
LE MESSAGER.
Très-gracieuse reine.
CLÉOPATRE.
As-tu vu Octavie ?
LE MESSAGER.
Oui , redoutable reine.
,o'2 ANTOINE Et CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
En quel lieu?
LE MESSAGER.
A Rome, madame. Je l'ai envisagée en face , et considérée à loisir lorsqu'elle marchait entre César et Antoine.
CLÉOPATRE.
Est-elle aussi grande que moi^'^)?
LE MESSAGER.
Non, madame.
CLÉOPATRE.
L'as-tu entendu parler? A-t-elle la voix aigre ou sourde?
LE MESSAGER.
Oui , madame , je l'ai entendu parler ; le son de sa voix est sourd.
CLÉOPATRE.
Ce son de voix n'est pas si gracieux. Oh ! il ne peut l'aimer long-temps.
CHARMIANE.
L'aimer? Oh ! par Isis , cela est impossible.
CLEOPATRE.
Je le crois comme toi , Charmiane. Une langue épaisse et une taille de nain ! — Quelle majesté a-t- elle dans sa démarche? Rappelle-toi : as-tu remarqué jamais la majesté?
LE MESSAGER.
Elle se traîne : soit qu'elle marche ou qu'elle se repose , c'est la même chose ; elle a un corps , mais un corps sans vie ; c'est une statue , plutôt qu'une créature qui respire.
ACTE III, SCÈJNE III. io3
CLÉOPATRE.
En es-tu bien sûr?
LE MESSAGER.
Oui, ou je ne m'y connais pas.
CHARMIANE.
Il n'y a pas trois hommes en Egypte plus en état que lui d'en juger.
CLÉOPATRE.
Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois. — Je ne vois encore en elle rien de bien redoutable. — Cet homme a du jugement.
CHARMIANE.
Un jugement exquis.
CLÉOPATRE.
Ta conjecture sur son âge, je te prie?
LE MESSAGER.
Madame , elle était veuve.
CLÉOPATRE.
Veuve? Tu l'entends, Charmiane.
LE MESSAGER.
Et je pense qu'elle a bien trente ans.
CLÉOPATRE.
As-tu ses traits dans ta mémoire? A-t-elle le visage long ou rond ?
LE MESSAGER.
Rond à l'excès.
CLÉOPATRE.
Des femmes qui ont ce visage , la plupart n'ont aucun esprit. — Et ses cheveux , quelle est leur couleur?
ïo4 ANTOINE ET CLÉOPATKE,
CHARMIAJNE.
Bruns , madame ; et son front est aussi bas qu'il est possible de l'avoir.
CLÉOPATRE.
Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser de mes premières vivacités. Je veux t'employer ; je te trouve très - propre aux affaires ; va te préparer à partir ; mes lettres sont toutes prêtes.
CHARMIANE.
Un homme de sens.
CLÉOPATRE.
Oui , en vérité; je me repens bien de l'avoir ainsi maltraité. — Hé bien , il me semble, d'après ce qu'il en dit, que cette créature n'est pas fort à craindre.
CHARMIANE.
Pas du tout , madame.
CLÉOPATRE.
Cet homme a vu quelques femmes d'un port majestueux, et il saurait distinguer...
CHARMIANE.
S'il en a vu ? Bonne Isis ! Lui qui a été si long- temps à votre service ?
CLÉOPATRE.
J'aurais encore une question à lui faire, chère Charmiane : mais ce n'est pas à présent ; tu me' le ramèneras lorsque je ferai ma lettre. Je crois que tout ira bien.
CHARMIANE.
J'en réponds , madame.
( Elles sortent,)
ACTE m, SCÈNE lY. io5
SCÈNE IV.
Athènes. — Appartement de la maison d'Antoine.
Entrent ANTOINE , OCTAVIE.
ANTOINE.
Non , non , Octavie , ce n'est pas seulement ce tort ; je l'excuserais et mille autres de ce genre. Mais il a rallumé la guerre contre Pompée , il a fait son testament , et l'a rendu public. Il a parlé de moi avec dédain ; et lors même qu'il ne pou- vait s'empêcher de me rendre un témoignage ho- norable , c'était avec froideur et dégoût ; il ne me fait que petite mesure en fait de mérite. Toutes les fois qu'on a ouvert sur mon compte une opi- nion favorable , il a fait la sourde oreille, ou ne s'est expliqué que du bout des dents.
OCTAVIE.
Ah î mon cher époux, gardez -vous de tout croire; ou si vous croyez tout , ne vous offen- sez pas de tout. S'il faut que cette rupture arrive , jamais il n'y eut de femme plus malheureuse que moi, qui suis obligée de faire des vœux pour les deux partis. Les dieux se moqueront désormais de mes prières , lorsque je leur dirai , ak ! pro- tégez mon époux; et que démentant aussitôt cette prière je leur crierai de la même voix , ah ! protégez mon frère. La victoire pour mon époux , la vic- toire pour mon frère ! Mes voeux se contrediront. Point de milieu entre ces deux extrémités.
io6' 'ANTOINE ET CLÉOPATTxE,
ANTOINE.
Tendre Octavie , que votre amour préfère celui qui se montrera plus jaloux de le conserver. Mais moi , si je perds mon honneur , je me perds moi- même. Il vaudrait mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être un ëpoux sans honneur. Au reste, je consens à ce que vous m'avez demandé ; vous pouvez être médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps , je vais faire des préparatifs de guerre , capables de contenir votre frère. Faites toute la diligence qui vous paraîtra convenable; vous le voyez , je cède à vos désirs.
OCTAVIE.
J'en rends grâce à mon époux. — Que le tout-puis- sant Jupiter fasse de moi, femme faible, bien faible , votre réconciliatrice ! La guerre entre vous deux , c'est comme si le globe s'entrouvrait , et qu'il fallût combler le gouffre avec des monceaux d'hommes morts.
ANTOINE.
Dès que vous reconnaîtrez le premier auteur de ces maux , tournez de ce côté votre haine. Car nos fautes ne peuvent jamais être si égales , que votre amour puisse se diriger également des deux côtés. Disposez tout pour votre départ ; nommez ceux qui doivent vous accompagner , et commandez tou- tes les dépenses que vous voudrez.
(Ils se séparent.)
ACTE III, SCÈNE V. 107
SCÈNE Y.
Athènes : un autre appartement de la maison d'Antoine. ÉNOBARBUS et ÉROS se rencontrent.
ÉNOBARBUS.
Hé bien , ami Éros ?
ÉROS.
Il y a d'étranges nouvelles.
ÉNOBARBUS.
Quoi donc ?
i ÉROS,
César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.
ÉNOBARBUS.
C'est une vieille nouvelle^ quelle en a été l'issue ?
ÉROS.
César, après avoir profité des services de Lépide, lui a refusé ensuite l'égalité du rang , n'a pas voulu qu'il partageât la gloire du combat , et , non con- tent de cet affront , il l'accuse d'avoir entretenu auparavant une correspondance par lettres avec Pompée. Sans autre forme que sa propre accusa- tion, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le pau- vre triumvir sur ses jambes , jusqu'à ce que la mort élargisse sa prison.
ÉNOBARBUS.
Ainsi, ô univers, de trois loups, tu n'en as plus que deux j jette au milieu d'eux tous les biens que tu possèdes , et ils se dévoreront l'un l'autre. — Oii est Antoine?
io8 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉROS.
Il se promène dans les jardins , — comme ceci — et il foule aux pieds les joncs qu'il rencontre devant lui , en s'ëcriant : o imbécile Lépide ! Et il menace la tête de l'officier qui a assassine' Pompée.
ÉNOBARBUS.
Notre belle flotte est e'quipëe.
ÉROS.
Elle est destinée pour l'Italie contre César. D'au- tres nouvelles : Domitius Mais Antoine vous at- tend. J'aurais dû vous en avertir d'abord et remettre mes nouvelles à un autre moment.
ÉNOBARBUS.
Ce sera peu de choses; mais n'importe. Conduis- moi.
ÉROS.
Allons, venez.
( Ils sortent. )
SCÈNE VI.
Rome. — Appartement de. César.
CÉSAR , AGRIPPA , MÉCÈNES.
CÉSAR.
Au méjpris de Rome, voilà ce qu'Antoine a fait : dans Alexandrie, il a fait plus encore ; écoutez : dans la place publique , Cléopâtre et lui se sont assis publiquement sur des trônes d'or. Dans une tribune d'argent, à leurs pieds , était placé le jeune Cé- sarion , qu'ils appellent le fils de mon père , avec
ACTE III, SCÈNE YI. 109
toute la race illégitime , issue depuis de leurs dé- bauches. Antoine a fait don de l'Egypte à Clëopâtre, il l'a proclamée reine absolue de la basse Syrie , de nie de Chypre et de la Libye.
MÉCÈNES.
Quoi, aux yeux du public ?
CÉSAR.
Au milieu même de la grande place, où le peuple fait tous ses exercices. C'est là qu'il a proclamé ses enfans rois des rois; la vaste Médie , le pays des Parthes et l'Arménie, il les a donnés à Alexandre; à Ptolémée il lui a assigné la Syrie , la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre , ce jour-là , a paru en public , vêtue comme la déesse Isis , et souvent auparavant elle avait, dit -on, donné ses audiences dans cet appareil.
MÉCÈNES.
Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.
AGRIPPA.
Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera la bonne opinion qu'elle avait conçue de lui.
CÉSAR.
Le peuple en est instruit , et cependant il vient d'admettre les accusations d'Antoine !
AGRIPPA.
Qui donc accuse-t-il?
CÉSAR.
César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé Pom- pée de la Sicile , je l'ai frustré de sa part dans cette conquête ; et il dit ensuite m'avoir prêté quelques
iio ANTOINE ET CLÉOPATRE,
vaisseaux qui ne lui ont pas été rendus. Enfin il se montre indigné de la déposition de Lépide , et de ce que j'arrête ici tous ses revenus.
AGRIPPA.
Seigneur, il faut lui répondre.
CÉSAR.
Je l'ai déjà fait, et son messager est reparti. Je lui mande que Lépide était devenu cruel, qu'il abusait de son autorité , et qu'il a mérité d'être dé- posé. Quant à mes conquêtes, je lui en accorde une portion, mais en retour, je lui demande ma part dans l'Arménie et des autres royaumes qu'il a conquis.
MÉCÈNES.
Jamais il ne vous la cédera.
CÉSAR.
Alors je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il de- mande.
( Entre Octavie. )
OCTAVIE.
Salut, César, salut ô mon seigneur, salut mon cher César.
CÉSAR.
Qui? moi? Devais-je m'attendre à nommer ma soeur , femme répudiée ?
OCTAVIE.
Vous ne m'avez point donné ce nom, et vous n'en avez pas sujet.
CÉSAR.
Pourquoi donc venez-vous ainsi me surprendre par ce retour imprévu? Vous ne revenez point comme la sœur de César : l'épouse d'Antoine devrait
■
ACTE III, SCÈNE VI. m
être prëcëdëe d'une armée, son approche devait être annoncée par les hennissemens des chevaux , long-temps avant quelle parût; les arbres plantes le long de la route, auraient dû être charges de peu- ple, impatient et fatigue d'attendre votre passage désire' ; il fallait que la poussière élcA'^ëe sous les pas de votre nombreux cortëge, montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes venue à Rome comme une vendeuse de marche : vous avez prévenu les démon- strations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint souvent si on néglige de le faire éclater. Nous au- rions été à votre rencontre par mer et par terre, et partout nous aurions augmenté la pompe de votre marche.
OCTAVIE.
Mon généreux frère , rien ne me forçait à ce re- tour obscur : je n'ai fait que suivre mon libre pen- chant. Seigneur, Marc Antoine ayant appris que vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille de cette fâcheuse nouvelle ; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la liberté de revenir vers vous.
CÉSAR.
Et je crois qu'il vous l'a accordée sans peine : vous étiez un obstacle incommode à ses débauches.
OCTAVIE.
N'en jugez pas ainsi , seigneur.
Il *'
CÉSAR.
j I J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des ' nouvelles de toutes ses démarches. Savez-vous où il est maintenant?
,,2 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
OCTAVIE.
A Athènes, seigneur.
CÉSAR.
Non , ma sœur , trop indignement outragée. Clëopâtre d'un coup d'oeil l'a rappelé à ses pieds. Il a abandonné son empire à une prostituée , et main- tenant ils s'occupent tous deux à soulever contre moi tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de la Libye; Archelaiis, roi de la Cappadoce; Phi- ladelphe , roi de Paphlagonie ; le roi de Tlirace , Adellas; Malchus, roi d'Arabie; celui de Pont; Hérode de Judée; Mithridate, roi de Comagène; Polémon et Amintas , rois des Mèdes et de Lycaonie ; et une foule d'autres sceptres que je passe sous si- lence.
OCTAVIE.
Hélas! que je suis malheureuse d'être forcée de déchirer mon coeur pour le partager entre deux hommes que j'aime, et qui se haïssent tous deux.
CÉSAR.
Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé long-temps notre rupture : à la fin je me suis aperçu à quel point vous étiez insultée , et combien une plus longue négligence devenait dangereuse pour moi. Con- solez-vous; soumettez-vous sans trouble à ces temps, qui amènent sur votre bonheur ces terribles adver- sités, et laissez les invariables décrets du destin suivre leur cours , sans vous répandre en gémisse- mens inutiles. Rome vous reçoit avec joie : rien ne m'est plus cher au monde, que vous, ma soeur... Vous avez été indignement trompée, au delà de
é
ACTE III, SCÈNE VIL ii3
tout ce qu'on peut imaginer , et les puissans dieux , pour vous faire justice , ont choisi pour ministres de leur vengeance, votre frère et ceux qui vous aiment. Vous êtes la plus douce de nos consolations , et toujours la bienvenue auprès de nous.
AGRIPPA.
Soyez la bienvenue, madame.
MÉCÈNES.
Soyez la bienvenue , chère dame ; il n'est point de cœur dans Rome qui ne vous aime et ne vous plaigne. L'adultère Antoine, sans frein dans ses désordres, est le seul qui vous retire son amour, pour livrer sa puissance à une prostituée qui la tourne avec vain bruit contre nous.
OCTAVIE.
Est-il bien vrai, seigneur?
CÉSAR.
Rien n'est plus certain , vous êtes la bienvenue, ma sœur ; je vous prie, ne vous lassez jamais; de la patience , ma chère sœur.
( Ils sortent. )
SCÈNE VIL
Le camp d'Antoine , près du promontoire d'Actium.
Entrent CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS.
CLÉOPATRE.
Je m'acquitterai avec toi , n'en doute pas.
ÉNOBARBUS.
Mais pourquoi ? pourquoi ?
ToM. III. 8
ii4 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
CLÉOPATRE.
Tu t'es opposé à mon dessein d'assister à cette guerre, en disant que ce n'était pas convenable.
ÉNOBARBUS.
Hé bien , est-ce convenable , dites-moi ?
CLÉOPATRE.
N'est-ce pas contre moi cjue cette guerre est décla- rée? Pourquoi donc n'y serais-je pas en personne?
ÉNOBARBUS, à part.
Je sais bien ce que je pourrais répondre : si nous nous servions en même temps de chevaux et de ca- vales , les chevaux seraient absolument superflus, car chaque cavale porterait son cheval et son ca- valier.
CLÉOPATRE.
Que murmures-tu là ?
ÉNOBARBUS.
Je disais que votre présence doit nécessairement embarrasser Antoine : elle lui ôtera de son courage , de sa tête , de son temps , toutes choses dont il n'a rien à perdre en cette circonstance. On le raille déjà sur sa faiblesse , et l'on dit dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui gouvernent cette guerre.
CLÉOPATRE.
Que Rome s'abime ! et périssent toutes les langues qui parlent contre nous ! Je porte ma part du far- deau dans cette guerre, et, en qualité de souveraine de mes états, je dois y remplir le rôle d'un homme. . N'objecte plus rien , je ne resterai pas en arrière.
ACTE III, SCÈNE VII. ^ £i5
ÉNOBARBUS,
Je me tais, madame. — Voici l'empereur.
(Entrent Antoine et Canidius. ) ANTOINE.
Ne te parait-il pas e'trange, Canidius, que Ce'sar ait pu , de Tarente et de Brinde , traverser si rapi- dement la mer d'Ionie et emporter Toryne?— Vous savez cette nouvelle, mon coeur?
CLÉ0i^4TRE.
La diligence n'est jamais plus admire'e que par les paresseux.
ANTOINE.
Bonne satire de notre indolence , et qui ferait honneur au plus brave guerrier. — Canidius , nous le combattrons sur mer.
CLÉOPATRE.
Oui, sur mer, sans doute.
CANIDIUS.
Pourquoi mon gênerai a-t-il ce projet?
ANTOINE.
Parce que Cësar ose nous y provoquer.
ÉNOBARBUS.
Et ne l'avez-vous pas aussi défié à un combat siiî= gulier ?
CANIDIUS.
Oui , et vous lui avez encore offert le combat à Pharsale , où. César vainquit Pompée : mais toutes les propositions qui ne servent pas à son avantag<^ , il les rejette sans scrupule. Vous devriez en fa e autant.
ToM. IIL *
n6 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNGBARBUS.
Vos vaisseaux sont mal équipés , vos matelots ne sont que des muletiers , des moissonneurs levés à la hâte et par contrainte. La flotte de César est montée par des marins qui ont combattu Pompée : leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont lourds ; il n'y a pour vous aucun déshonneur à refuser le combat sur mer, dès que vous êtes prêt à l'attaquer sur terre.
ANTOINE.
Sur mer, sur mer.
ÉNOBARBUS.
Mon brave général , vous perdez par-là toute la supériorité que vous avez sur terre : vous démem- brez votre armée , qui , en grande partie , est com- posée d'une infanterie aguerrie ; vous laissez sans emploi votre habileté si justement renommée, et, abandonnant le parti qui vous promet un succès assuré, vous vous exposez sans nécessité au caprice du hasard.
ANTOINE.
Je veux combattre sur mer.
CLÉOPATRE.
J'ai soixante vaisseaux ; César n'en a pas de meil- leurs.
ANTOINE.
Nous brûlerons le surplus de ma flotte; et avec les autres vaisseaux renforcés en équipage, nous battrons César, s'il ose avancer vers le promon- toire d'Actium. Si la fortune nou^ trahit, nous pourrons alors prendre notre revanche sur terre. { J un messager qui arrive. ) Ton message?
ACTE III, SCÈNE Vil. 117
LE MESSAGER.
La nouvelle est certaine , seigneur , Ce'sar est si- gnalé; il a pris Toryne.
ANTOINE.
Est-ce qu'il a pu s'y trouver en personne? Cela est impossible; il est même étrange que son armée y soit arrivée. Canidius, tu commanderas sur terre nos dix-neuf légions et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à notre flotte. Allons, partons, ma The'tis. ( Un soldat parait. ) Que veux -tu, brave soldat ?
LE SOLDAT.
0 mon géne'ral , ne combattez point sur mer ; ne confiez point votre fortune à des planches pouries. Est-ce que vous vous défiez de cette épe'e et de ces blessures ? Laissez aux Egyptiens et aux Phéniciens l'art de nager comme les oisons; nous, Romains, nous avons l'habitude de vaincre sur terre , et en combattant de pied ferme.
ANTOINE.
Allons , allons , partons.
( Antoine, Cléopâtre, Enobarbus sortent. ) LE SOLDAT.
Par Hercule , j'ai raison , je pense.
CANIDIUS.
Oui , soldat ; mais dans cette gueiTe Antoine ne se repose plus sur ce qui fait sa force. C'est ainsi que notre chef se laisse mener, et nous sommes les sol- dats de ces femmes.
ïi8 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
LE SOLDAT.
Vous êtes sur terre à la tête des légions et de la cavalerie , n'est-ce pas ?
CANIDIUS.
Marcus Octavius , Marcus Justeius , Publicola et Cœlius sont pour la mer ; nous , nous restons sur terre. — Cette diligence de César passe toute croyance.
LE SOLDAT.
, Avant son de'part de Rome , son armée marchait par légers détachemens , qui ont ainsi trompé nos espions.
CANIDIUS.
Quel est son lieutenant, le sais-tu?
LE SOLDAT.
On l'appelle Taurus.
CANIDIUS.
Oh ! je connais l'homme !
( Un messager arrive. )
LE MESSAGER.
L'empereur demande Canidius.
CANIDIUS.
Le temps est gros d'événemens, et en enfante à chaque minute.
(Ils sortent. )
I
I
ACTE III, SCÈNE VIII. -, 09
SCÈNE VIII.
Une plaine près d'Actiuni.
Entrent CÉSAR, TAURUS, officiers et autres.
CÉSAR.
Taurus ?
TAURUS.
Seigneur.
CÉSAR. .
N'agis point sur terre ; reste tranquille, et ne pro- voque pas le combat que l'affaire ne soit décidée sur mer : ne passe pas ces ordres, notre fortune en de'pend.
(Ils sortent.) (Entrent Antoine , Enobarbus. )
ANTOINE.
Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne , en face de l'armée de César ; de ce poste nous pour- rons découvrir le nombre de ses vaisseaux , et agir en conséquence.
( Us sortent. )
( Canidius traverse le the'âtre d'un côté avec ses le'gions de terre, et Taurus, lieutenant '^ de César, de l'autre côlé avec les siennes; dès qu'ils sont passés, on entend le bruit d'un combat naval.
ÉNOBARBUS rentre.
Tout est perdu ! tout est perdu ! Je n'en puis voir davantage. L'Antoniade ^^^^ , le vaisseau amiral de la flotte égyptienne tourne son gouvernail , et fuit avec les soixante autres vaisseaux. Ce spectacle a foudroyé mes yeux.
(Entre Scarus. ) SGARUS.
Dieux et déesses , et tout ce qu'il y a de puissances dans l'Olympe !
120 ANTOINE ET CLÉOPATRE ,
ÉNOBARBUS.
Quel est le sujet de ce transport !
SCARUS.
Le plus beau tiers de l'univers est perdu par la plus de'plorable ignorance. Nous avons perdu royau- mes et provinces pour des baisers.
ÉNOBARBUS.
Quelle est la situation actuelle du combat ?
SCARUS.
De notre côté c'est un vrai camp de peste , oii la mort est inévitable. Cette infâme prostituée d'E- gypte , que la lèpre saisisse , au fort de l'action , lorsque l'avantage flottait entre les deux partis , ou plutôt penchait déjà du nôtre , soudain je ne sais quel '^^^^ taon la pique comme une génisse au mois de juin, mais elle fait hausser les voiles et fuit.
ÉNOBARBUS.
J'en ai été témoin ; et mes yeux flétris par ce spec- tacle n'ont pu en soutenir plus long-temps la vue.
SCARUS.
A peine a-t-elle cinglé, fuyant, qu'Antoine, vic- time trop illustre du charme qui l'enchaîne à cette enchanteresse , déploie les ailes de son vaisseau , et comme un insensé il abandonne le combat au fort de la mêlée, et fuit sur sa trace. Je n'ai, jamais vu de combat si honteux. Jamais l'expérience, la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement trahis.
ÉNOBARBUS.
0 malheur ! malheur !
ACTE III, SCÈNE VIII. lai
GAWIDIUS arrive.
Notre fortune sur mer est aux abois , et s'abîme de la manière la plus lamentable. Si notre général s'était souvenu de ce qu'il fut jadis, tout allait à merveille. Oh ! l'insensé' , il nous a donné lâchement l'exemple de la fuite !
ÉNOBARBUS, à part.
Oui , les choses en sont à ce point? En ce cas , bon- soir; adieu.
GAWIDIUS.
Ils fuient vers le Péloponnèse.
SCARUS.
Ils le peuvent aisément ; et j'irai aussi attendre là l'événement.
CANIDIUS.
Je vais me rendre à César avec mes légions et ma cavalerie j déjà six rois m'ont donné l'exemple de la soumission.
ÉNOBARBUS.
Moi, je veux suivre encore la fortune chancelante d'Antoine, quoique la prudence me conseille le contraire.
( Ils sortent par différens côtés. )
i-x'x ANTOINE ET CLÉOPATRE,
SCÈNE IX.
Alexandrie. — Appartement du palais.
ANTOINE et suite.
ANTOINE.
Ecoutez, la terre me dit qu'elle ne veut plus être foulée sous mes pas. Elle a honte de me porter. Approchez , mes amis ; je me suis trop atardé "^^^^ dans cet univers, et j'ai perdu ma route pour jamais. — Il me reste un vaisseau chargé d'or, je vous en fais don; partagez-le entre vous. Fuyez, et allez faire votre paix avec Cësar.
TOUS.
Fuir? Non pas nous.
ANTOINE.
Eh î j'ai fui moi-même , et les lâches ont appris de moi à montrer leur dos à l'ennemi. Amis, quittez- moi. Je me suis détermine' à suivre un chemin dans lequel je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon tré- sor est à l'entrée du port; prenez-le. — Oh ! j'ai fui sur les traces de celle que je rougis maintenant d'en- visager ! Mes cheveux eux-mêmes se révoltent , car mes cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns leur imprudence, et ceux-ci reprochent aux autres leur lâcheté et leur folie. — Mes amis, quittez-moi; je vous donnerai des lettres de recommandation , et des amis qui vous faciliteront l'accès auprès de César. Je. vous en conjure, ne vous affligez point :
ACTE III, SCÈNE IX. i23
ne me parlez pas de rester auprès de moi. Saisissez le parti que mon cte'sespoir vous crie d'embrasser. Abandonnez, sans répugnance, ceux qui s'aban- donnent eux-mêmes. Allons, descendez au rivage. Je vais dans un instant vous mettre en possession de mon trésor et de mon vaisseau. — Laissez-moi, je vous prie, un moment. — Je vous en conjure, lais- sez-moi; allons, partez, je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander; cédez donc à ma prière. — Je vous rejoins dans un moment
( Il sassied. ) ( Entrent Eros , et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras. )
ÉROS.
Madame, daignez approcher : venez le consoler.
IRAS.
Consolez-le, chère reine.
CHARMIANE.
Hé bien , après? Quoi?
CLÉOPATRE.
Laissez-moi m'asseoir. 0 Junon !
ANTOINE.
Non, non, non, non.
ÉROS.
Seigneur, voyez-la.
ANTOINE , détournant les yeux.
Oh! loin, loin, loin.
CHARMIANE.
Madame.
IRAS.
Madame, chère souveraine.
124 ANTOINE ET CLÉOPATllE ,
ÉROS.
Seigneur , seigneur !
ANTOINE.
Oh ! oui , mon seigneur , oui vraiment. — Il tenait à Philippes son ëpëe la pointe en l'air comme un danseur , tandis que je frappais le brave et ridé Cassius , et ce fut moi qui donnai la mort au fréné- tique Brutus (^'^ Lui , il n'agissait que par des lieu- tenans, et n'avait aucune expérience des grands exploits de la guerre ; et aujourd'hui. . . — N'importe.
CLÊOPATRE.
Ah ! restez là.
ÉROS.
La reine, seigneur, la reine.
IRAS.
Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors de lui; il est accablé de sa honte.
GLÉOPATRE.
Allons, soutenez-moi donc. —Oh!
ÉROS.
Noble Antoine , levez-vous : la reine s'approche : sa tête est penchée , et la mort va la saisir ; mais vous pouvez la consoler et la rappeler à la vie.
ANTOINE.
J'ai porté un coup mortel à ma réputation , oh ! le coup le plus lâche...
ÉROS.
Seigneur , la reine. . .
ANTOINE.
0 Égyptienne, où m'as-tu réduit? Vois, je cherche
ACTE III, SCÈNE IX. laS
à dérober mon ignominie même à tes regards ^ en détournant la tête pour contempler ce que j'ai perdu avec déshonneur.
CLÉOPATRE.
Ah! seigneur, seigneur : pardonnez à mes timides vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous alliez me suivre.
ANTOINE.
0 fatale Égyptienne , tu savais trop bien que mon cœur était inséparablement attaché à ton vaisseau, et qu'en fuyant, tu m'entraînais avec toi. Tu con- naissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signal de tes yeux m'eût fait désobéir aux dieux mêmes.
CLÉOPATRE.
Oh ! pardonne-moi !
ANTOINE.
Me voilà réduit maintenant à envoyer d'humbles propositions à ce jeune homme. Il faut que je sup- plie , que je rampe dans tous les détours de la bas- sesse ; moi qui gouvernais en me jouant la moitié de l'univers , qui créais et anéantissais , à mon gré , les fortunes du genre humain ! Tu savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée, lâche esclave de ma passion , obéirait en tout à ses caprices.
CLÉOPATRE.
Oh ! j'implore ton pardon.
ANTOINE.
Ah ! ne pleure pas ; une seule de tes larmes vaut tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre : donne- moi un baiser. — Ah ! dans ce baiser, tu m'as tout
126 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
rendu. — J'ai envoyé le pre'cepteur de nos enfans *^^®^. — Est-il de retour? — Ma bien-aime'e , je me sens abattu. J'ai besoin d'une coupe de vin; entrons, et prenons quelques alimens. — La fortune sait que plus elle me menace, et plus je la brave.
SCÈNE X.
Le camp de César en Egypte.
CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS ,
Suite.
CÉSAR.
Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connais- sezrvous ?
DOLABELLA,
César , c'est son maître d'école ; preuve qu'il est bien plumé, puisqu'il envoie ici une si petite plume de son aile , lui qui avait tant de rois pour messagers il n'y a que quelques mois.
( Entre EupUronius. ) CÉSAR.
Approche et parle.
EUPHRONIUS
Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine; j'étais il n'y a pas long-temps aussi petit dans ses desseins que la goutte de rosée sur une feuille de myrte , si on la compare à l'Océan.
CÉSAR.
Soit; remplis ta commission.
ACTE III, SCÈNE X. i2y
EUPIIRONIUS.
Il salue en toi le maître de sa destinée , et de- mande qu'il lui soit permis de vivre en Egypte. Si tu lui refuses cette proposition , il borne sa re- quête à te prier de le laisser respirer entre la terre et le ciel , en simple citoyen dans Athènes. Voilà pour ce qui le regarde. — Quant à Clëopâtre , elle rend hommage à ta grandeur ; elle se soumet à ta puissance. Et le diadème des Ptolëme'es qui main- tenant est assujetti à ta volonté' suprême, elle te le demande pour ses enfans.
CESAR.
Pour Antoine , je n'e'coute point sa requête. — Quant à la reine , je ne lui refuse point ni de l'en- tendre , ni de la satisfaire ; mais c'est à condition qu'elle chassera de l'Egypte son amant , qui est perdu sans ressource , ou qu'elle lui ôtera la vie. Si elle m' obéit en ce point , sa prière ne sera point rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.
EUPHRONIUS.
Que la fortune continue de te suivre !
CÉSAR,
Escortez-le au travers de mon camp. ( Euphro- niiis sort. ){J Thjréus. ) Voici le moment d'essayer ton éloquence , pars , détache Cléopâtre des inté- rêts d'Antoine ; promets-lui en mon nom , tout ce qu'elle te demandera , ajoute toi-même des offres de ton invention. Les femmes , au sein même de la prospérité , ne sont pas difficiles à séduire. Mais l infortune rendrait parjure la plus vierge des ves-
128 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
taies. Emploie toutes les ressources de ton adresse, Thyre'us , fixe toi-même ta récompense , tes désirs seront obéis comme des lois,.
THYRÉUS.
César , je vais exécuter vos ordres.
CÉSAR.
Observe comment Antoine soutient son malheur ; apprends-moi ce que tu conjectures de sa manière d'agir et de ses démarches.
THYRÉUS.
César ? je le ferai.
SCÈNE XL
Alexandrie. — Appartement du palais.
Entrent CLÉOPATRE , ÉNOBARBUS , CHAR- MIANE, IRAS.
CLÉOPATRE.
Que faut-il faire , Énobarbus ?
ÉNOBARBUS.
Penser et moui^ir <^^9).
CLÉOPATRE.
Est-ce Antoine ou moi, qu'il faut accuser de notre défaite ?
ÉNOBARBUS.
Antoine seul ; lui qui permet à ses passions de maîtriser sa raison. Eh , qu'importe que vous ayez fui effrayée par l'horreur d'un combat sanglant, où
ACTE III, SCÈNE XI. 129
la terreur passait alternativement d'une flotte à l'au- tre ? Pourquoi vous a-t-il suivie ? Aurait-il dû souf- frir que son amour détruisit sa réputation de grand capitaine, lorsqu'une moitié de l'univers combattait l'autre, et qu'il était, lui, le seul sujet de cette grande querelle. Ce fut une honte égale à sa perte, d'aller suivre vos pavillons fuyans , et d'abandonner sa flotte étonnée de sa fuite.
CLÉOPATRE.
Arrête , je te prie.
( Entrent Antoine et Euphronius. ) ANTOINE.
Et c'est là sa réponse ?
EUPHRONIUS.
Oui , seigneur.
ANTOINE.
Ainsi , la reine sera bien accueillie si elle veut me sacrifier.
EUPHRONIUS.
C'est ce qu'il a dit.
ANTOINE.
Qu'elle le sache. — Envoyez au jeune César cette tête grise, et il remplira de royaumes la coupe de \os désirs, il la remplira jusqu'aux bords.
CLÉOPATRE.
Votre tête , seigneur !
ANTOINE.
Retourne vers lui. Dis-lui qu'il porte sur son visage la rose de la jeunesse, que l'univers attend de lui plus que des actions ordinaires; dis-lui qu'il serait possible que son or, ses vaisseaux, ses légions,
TOM. III. 9
i3o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
appartinssent à un lâche; que des généraux subal- ternes peuvent prospe'rer sous un enfant, aussi-bien que sous les ordres de Cësar : mais que j'ose le de'fier de venir, mettant à lëcart l'ine'galite' de nos for- tunes, se mesurer avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer contre fer, et seul à seul. Voilà ce que je vais lui e'crire. {Au député.^ Suis-moi.
( Antoine sort avec Euplironius. ) ÉROBARBUS.
Oui, en effet, cela est bien vraisemblable, que Cësar, entouré d'une armée victorieuse, ira, re- nonçant à son bonheur, se donner en spectacle comme un spadassin ! — Je vois bien que les jugemens des hommes font partie de leur fortune, et que les objets extérieurs entraînent les qualités de l'âme, et les font en même temps décheoir. Comment peut-il rêver, lui qui connaît la valeur des choses, que César dans l'abondance répondra à son dénûment? César, tu as aussi vaincu sa raison,
( Un esclave entix. )
L'ESCLAVE.
Voici un envoyé de César.
CLÉOPATRE.
Quoi! pas plus de cérémonies? — Voyez, mes femmes! — On se bouche le nez près de la rose épa- nouie dont on venait à genoux admirer les boutons.
ÉNOBARBUS; à part.
Mon honneur et moi nous commençons à nous quereller. La loyauté qui s'obstine à servir des fous change notre constance en vraie folie; cependant celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître
ACTE m, SCÈNE XI. i3i
déchu est le vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une place dans l'histoire.
( Entre Tliyréus. )
CLÉOPATRE.
Que veut Cësar?
THYREUS.
Venez l'entendre à l'écart.
CLÉOPATRE.
Tu ne vois ici que des amis : parle hardiment.
THYRÉUS.
Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.
ÉNOBARBUS.
Il aurait besoin d'avoir autant d'amis qu'en a Cësar, sans quoi nous lui sommes fort inutiles. S'il plai- sait à César , Antoine volerait au-devant de son ami- tié : et nous, nous sommes tous prêts à devenir les amis de son ami , j'entends de César.
THYRÉUS.
Allons, je vais parler. — Illustre reine. César vous exhorte à ne pas tant considérer quelle est votre situation, qu'à vous souvenir qu'il est César.
CLÉOPATRE.
Poursuis. — C'est agir royalement.
THYRÉUS.
Il sait que vous restez attachée à Antoine , moins par amour que par crainte.
CLÉOPATRE.
Oh!
i32 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
THYRÉUS.
Il plaint donc les atteintes portées à votre honneur comme des taches dont il faut accuser la contrainte, mais que vous ne méritez pas.
CLÉOPATRE.
César est un dieu qui sait démêler la vérité. Mon honneur n'a point cédé par choix , il a été conquis par la force.
ÉNOBARBUS, à part.
Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai à Antoine. — Antoine, Antoine! tu es un vaisseau tellement criblé, qu'il faut te laisser couler à fond, car ce que tu as de plus cher t'abandonne.
( Enobarbus sort. ) THYRÉUS.
Dirai-je à César ce que vous désirez de lui , car il souhaite surtout qu'on lui demande pour pouvoir ac- corder. Il serait satisfait si vous vous faisiez de la for- tune un appui ? Mais ce qui enflammerait encore plus son zèle pour vous , ce serait d'apprendre de moi que vous avez quitté Antoine , et que vous vous réfugiez sous l'abri de sa puissance : il est maître de l'univers.
CLÉOPATRE.
Quel est ton nom?
THYRÉUS.
Mon nom est Thyréus.
CLÉOPATRE.
Gracieux messsager , dis au grand César que je baise sa main victorieuse dans celle de son député ; dis-lui que je suis prête à déposer ma couronne à ses pieds, et à lui rendre hommage à genoux. Dis-
ACTE III, SCÈNE XI. i33
lui que j'attends que sa voix souveraine , à qui tout obe'it, prononce sur les destins de l'Egypte.
THYRÉUS.
Vous prenez le parti le plus honorable pour vous. Quand la prudence et la fortune sont aux prises , si la première n'ose que ce qu'elle peut , nul hasard ne peut l'ébranler. — Accordez-moi la faveur de dépo- ser mon hommage sur votre main.
CLÉOPATRE.
Plus d'une fois le père de votre César, après avoir rêvé des royaumes à conquérir , posa ses lèvres sur cette main indigne de lui , et la couvrit d'une pluie de baisers.
( Antoine entre avec Enobarbus. ) ANTOINE.
Des faveurs ! . . . par Jupiter Tonnant ! — Qui es-tu ?
THYRÉUS.
Un homme qui exécute les ordres du plus puissant des humains et du maître le plus digne d'être obéi.
ÉNOBARBUS.
Tu seras fouetté !
ANTOINE, à ses esclaves.
Approchez ici, — {à Cléopâtre) et toi, milan! — Hé bien, dieux et diables ! mon autorité s'évanouit î Naguère , quand je criais holà ! des rois accouraient aussitôt, comme une troupe d'enfans dans le jeu de la gribouillette "^^"^ et me répondaient : Que voulez- vous ? — Coquins , n'avez-vous point d'oreilles ? Je suis encore Antoine. {Ses gens entrent.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.
î34 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
ÉNOBARBUS.
Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau qu'à un vieux lion mourant.
ANTOINE.
Par la lune et les e'toiles ! — Qu'il soit fouetté ! Fussent-ils vingt des plus puissans tributaires qui rendent hommage à Cësar , si je les surprenais ayant
l'insolence de baiser la main de cette Comment
la nommerai-je aujourd'hui ? Jadis , c'était Cléo- pâtre. Fouettez-le, jusqu'à ce que vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme un écolier, et vous demander miséricorde à grands cris. Qu'on l'entraîne.
THYRÉUS.
Ah ! Marc Antoine
ANTOINE.
Qu'on l'entraîne et quand il sera fouetté, qu'on le ramène. Ce valet de César lui reportera un mes- sage. ( On emmène Thjréus. ) ( ^ Cléopâtre. ) Vous étiez à moitié flétrie quand je vous ai connue. — Ah ! faut-il que j'aie laissé dans Rome ma couche vierge encore ? faut-il que j'aie renoncé à me voir le père d'une postérité légitime et par la perle des femmes , pour être joué par une prostituée qui se livre à des valets ?
CLÉOPATRE.
Mon cher Antoine
ANTOINE.
Tu fus toujours perfide. — 0 malheur ! quand l'âge nous endurcit dans nos penchans dépravés j
ACTE III, SCÈNE XL i35
les justes Dieux ferment nos yeux , laissent perdre notre raison dans notre propre infamie , nous font adorer nos erreurs , et rient de nous voir marcher fièrement à notre ruine.
CLÉOPATRE.
Oh , où en sommes-nous ?
ANTOINE.
Je vous ai trouve'e comme un mets refroidi sur la table de Jules Cësar ; de plus vous étiez aussi un reste de Cneius Pompée ; sans compter toutes les heures souillées de vos débauches clandestines , et qui n'ont pas été enregistrées dans le livre de la Renommée ; car je suis sûr que vous devinez tout au plus ce que doit être la vertu , mais vous ne la connaissez pas.
CLÉOPATRE.
Pourquoi tous ces propos ?
ANTOINE.
Souffrir qu'un malheureux fait pour recevoir un ^salaire et vous remercier en disant, Dieu vous le rende , prenne des libertés familières avec cette main qui- s'enchaîne à la mienne dans nos jeux, avec cette main, sceau royal et gage des grands coeurs î Oh ! que ne suis-je sur la colline de Basan , pour couvrir de mes cris le mugissement des troupeaux à cornes ! car j'ai un motif terrible de fureur ; et m'exprimer avec courtoisie , ce serait être comme un homme qui, se voyant la corde au cou, prie le bourreau de l'expédier promptement. ( T.hjréus rentre avec les gens d Antoine. ) Est-il fouetté ?
i3b ANTOINE ET CLÉOPATRE,
L'ESCLAVE.
Solidement , seigneur.
ANTOINE.
A-t-il jeté des cris ? A-t-il demandé grâce ?
L'ESCLAVE.
Oui, seigneur.
ANTOINE, à Thyi-éus.
Si ton père respire encore , qu'il regrette de na- sro'ir pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir suivi César dans ses triomphes , puisque tu as été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais que la blanche main d'une femme te donne la lièvre, tremble à sa seule vue. — Retourne à César ; apprens-lui ton traitement. Vois , et dis-lui à quel point il m'ir- rite contre lui. Il affecte l'orgueil et le dédain , et s'arrête à ce que je suis, sans se souvenir de ce que je fus. Il ni'irrite , et dans les circonstances cil je me trouve, je ne suis que plus irascible , à présent que les astres favorables qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite , et ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon langage et ce que jai fait lui déplaisent , dis-lui qu'Hip- parchus, mon affranchi, est en sa puissance, et qu'il peut , à son plaisir , le fouetter , le pendre ou le tor- turer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi ; excite-le toi-même à ces représailles , va-t'en lui montrer sur ton corps les marques du fouet.
( Thyréus sort. ) CLÉOPATRE.
Aa'^cz-vous tini !
ACTE III, SCÈNE XI. 137
ANTOINE.
Hélas ! notre lune terrestre est e'clipse'e, ce présage seul annonce la chute d'Antoine.
CLÉOPATRE.
Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.
ANTOINE.
Pour flatter Ce'sar , avez-vous pu e'changer vos regards avec un homme qui lace ses vêtemens ?
CLÉOPATRE.
Que vous ne me connaissiez pas encore !
ANTOINE.
Je vous connais un coeur glace' pour moi.
CLÉOPATRE.
Ahî cher amant, si cela est, que le ciel change mon coeur glace' en pluie de grêle, et l'empoisonne dans sa source ! que le premier grêlon s'arrête dans mon gosier, et s'y dissolve avec ma vie! que le se- cond frappe Cësarion, jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits de mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrases par cette grêle, gisent tous sans tombeau, et deviennent la proie des mou- ches et des moucherons du Nil <^^')!
ANTOINE.
Je suis satisfait. César compte s'établir dans Alexandrie ; c'est là que je veux lutter encore contre sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu ferme; notre flotte dispersée a rallié ses vaisseaux , et vogue encore sous un appareil menaçant. 0 mon courage , où étais-tu? — Chère Cléopâtre , écoute; si je re-
i38 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
viens encore une fois du champ des combats pour baiser ces lèvres, je reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et moi, nous allons mériter la place que nous tiendrons dans l'histoire. J'espère encore.
CLÉOPATRE.
Je reconnais mon héros.
ANTOINE.
Je veux que mes muscles , que mon cœur, que mon haleine, déploient une triple force, et je com- battrai à toute outrance. Quand mes heures cou- laient dans la prospérité, les hommes rachetaient de moi leur vie pour un bon mot; mais maintenant je montrerai les dents, et j'enverrai dans la nuit de la mort tout ce qui tentera de m'arrêter. — Viens, passons encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour de moi tous mes officiers , et qu'ils dérident leurs fronts attristés ; qu'on remplisse nos coupes ; et, pour la dernière fois, oublions, en buvant, la cloche de minuit.
CLÉOPATRE.
C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je m'attendais à le passer dans la tristesse. Mais puis- que mon amant est encore Antoine, je veux être Cléopâtre.
ANTOINE.
Nous goûterons encore le bonheur.
CLÉOPATRE.
Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous ses braves officiers.
ANTOINE.
Oui. Je vais leur donner mes ordres; et ce soir je
ACTE III, SCÈNE XL iSg
veux que le vin enlumine leurs cicatrices. — Venez, ma reine , il y a encore de la ressource. Au pre- mier combat que je vais livrer, je veux forcer la mort à me chérir; je rivaliserai avec sa faux ho- micide.
(Ils sortent tous deux. ) ÉNOBARBUS.
Allons , le voilà qui veut surpasser la foudre. Etre furieux, c'est être vaillant par un excès de peur; et dans cette disposition la timide colombe attaque- rait 1 épervier. Je vois que mon général ne regagne du cœur qu'aux dépens de sa tête. Quand le cou- rage usurpe sur la raison du guerrier, il ronge l'é- pée avec laquelle il combat. — Je vais chercher les moyens de le quitter.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
i4o . ANTOINE ET CLÉOPATRE ,
%'lJ^*V*'*'*'%%'»'*\'*'\%'»'**'*'*'*'t'*'*'*'%li'»%V»'*V*\\'»'\»^»^%'\l'»'X%,'%'lV%'%%'*'V'%'%*\V*%'\'%'\'*'\V*%V»(\»^
ACTE QUATRIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Le camp de César près d'Alexandrie.
CÉSAR entre, lisant une lettre avec AGRIPPA, MÉCÈNES et autres.
CÉSAR.
Il me traite Ôl enfant ^ il me menace , comme s'il avait le pouvoir de me chasser de l'Egypte. Il a fait battre de verges mon député : il me provoque à un combat singulier ; César contre Antoine ! — Que le vieux débauché sache que j'ai bien d'autres che- mins pour aller à la mort ; en attendant je me ris de son défi.
MÉCÈNES.
César doit penser qu'un aussi grand personnage qu'Antoine ne devient furieux que par désespoir; c'est une proie fatiguée et qui se sent aux abois. Ne lui donnez aucun relâche , profitez de son éga- rement; jamais la fureur ne sut se garder elle- même.
CÉSAR.
Annoncez à nos braves officiers que demain nous livrerons de tant de batailles la dernière. Nous
ACTE IV, SCÈNE IL i4i
avons dans notre camp assez de déserteurs de l'ar- mée d'Antoine , pour l'envelopper et le prendre lui-même. — Songez à exécuter cet ordre, et donnez à nos soldats un festin militaire. Nous regorgeons de provisions; et ils ont bien mérité qu'on les traite avec profusion. — Pauvre Antoine !
( Ils sortent.)
SCÈNE IL
Alexandrie. — Appartement du palais.
ANTOINE , CLÉOPATRE, DOMITIUS ÉNO- BARBUS , CHARMIANE , IRAS , ALEXAS ,
et autres officiers.
AKTOIINE.
Il ne veut pas se battre avec moi ; Domitius ?
ÉNOBARBUS.
Non , seigneur.
ANTOINE.
Hé! pourquoi ne se battrait -il pas?
ÉNOBARBUS.
C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus fortuné que VOUS; il risquerait vingt contre un.
ANTOINE.
Demain , guerrier , nous combattrons sur mer et sur terre. Ou je survivrai... Ou si je meurs, je la- verai mon affront dans tant de sang , que je ferai revivre ma gloire. Es-tu disposé à bien te battre ?
ENOBARBUS.
Je frapperai en criant : Tout ou rien.
ANTOINE ET CLÉOPATRE, 142
ANTOINE.
Bien dit. — Allons , appelez mes vieux serviteurs, et n'e'pargnons rien pour nous bien réjouir ce soir. ( Ses serviteurs entrent. ) Donne-moi ta main , tu m'as toujours fidèlement servi ; et toi aussi... et toi., et toi ; vous m'avez tous bien servi , et vous avez eu des rois pour compagnons.
CLÉOPATRE.
Que veut dire cela ?
ÉNOBARBUS, à part.
C'est une de ces bizarreries qui e'chappent à une âme dans le chagrin.
ANTOINE.
Et toi aussi tu es un honnête serviteur. — Je voudrais être multiplié en autant d'hommes que vous êtes, et que vous formassiez à vous tous un An- toine pour vous pouvoir servir comme vous m'avez servi.
TOUS.
Aux dieux ne plaise !
ANTOINE,
Allons , mes bons amis , suivez-moi encore ce soir. Ne ménagez pas le vin dans ma coupe , et traitez- moi comme auparavant , lorsque l'empire du monde , encore à moi , obéissait comme vous à mes lois.
CLÉOPATRE.
Que prétend-il ?
ÉNOBARBUS.
Faire pleurer ses amis.
ACrE IV, SCÈNE II. 143
ANTOINE.
Obe'issez-moi encore ce soir. Peut-être est-ce le dernier jour que vous servez Antoine. Peut-être ne me reverrez-vous plus , ou ne reverrez-vous de moi qu'une ombre défigurée. Peut-être demain vous ser- virez un autre maître. — Mes regards s'attachent sur vous , comme ceux d'un homme qui vous fait ses adieux. — Mes fidèles amis, je ne vous congédie pas ; non, inséparablement attache' à vous, votre maî- tre ne vous quittera qu'à la mort. Soyez encore à moi l'espace de deux heures ; je ne vous en demande pas davantage , et que les dieux vous en récompensent.
énobarbus. Seigneur , quelle est donc votre idée ? Pourquoi les affliger ainsi ? Voyez , ils pleurent , et moi , im- bécile , mes yeux se remplissent aussi de larmes , comme s'ils étaient frottes avec un ognon. Au nom de l'honneur, ne nous transformez pas en femmes.
ANTOINE.
Ah ! arrêtez , arrêtez , que la sorcière m'enlève si c'était mon intention. Que le bonheur croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes ! Mes dignes amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je ne vous parlais ainsi que pour ranimer votre courage, etje vouspriaisde brûler cette nuit avec des torches. Sachez, mes amis, que j'ai bon espoir de lajournée de demain, et je veux vous conduire oii je crois trouver la victoire et la vie , plutôt que l'honneur et la mort. Allons nous mettre à table ; venez, et noyons dans le vin toutes les réflexions.
(Ils sortent.)
i44 ANTOINE ET GLÉOPATRE,
SCÈNE III.
Alexandrie. Devant le palais.
Entrent DEUX SOLDATS qui se rendent à leur
poste.
PREMIER SOLDAT,
Bonsoir , camarade; c'est demain le grand jour.
SECOND SOLDAT.
Il décidera tout. Comment va la joie ? N'as-tu rien entendu d'étrange dans les rues ?
PREMIER SOLDAT.
Rien... Quelles nouvelles ?
SECOND SOLDAT.
Il y a apparence que ce n'est qu'un bruit ; bonne nuit.
PREMIER SOLDAT.
Camarade, bonne nuit.
( Entrent deux autres soldats. )
SECOND SOLDAT.
Soldats , faites bonne garde.
TROISIÈME SOLDAT.
Et vous aussi ; bonsoir , bonsoir.
(Les deux premiers soldats se placent à leur poste. ) QUATRIÈME SOLDAT.
Ici , notre poste. ( Ils prennent leur poste. ) Et si demain notre flotte a l'avantage, je suis bien certain que nos troupes de terre ne lâcheront pas pied.
ACTE IV, SCÈNE III. 145
TROISIÈME SOLDAT.
C'est une brave armée et pleine de re'solution.
( On entend une musique de hautbois sous le théâtre. ) QUATRIÈME SOLDAT.
Silence ! Quel est ce bruit ?
PREMIER SOLDAT.
Ecoutez , écoutez.
SECOND SOLDAT.
Écoutez.
PREMIER SOLDAT.
Une musique aérienne.
TROISIÈME SOLDAT.
Elle vient de dessous la terre.
QUATRIÈME SOLDAT,
C'est bon signe , n'est-ce pas ?
TROISIÈME SOLDAT.
Non.
PREMIER SOLDAT.
Paix , VOUS dis-je. Que signifie cette musique?
SECOND SOLDAT.
C'est le dieu Hercule , qui jadis aimait Antoine , et qui l'abandonne aujourd'hui.
PREMIER SOLDAT.
Avançons ; voyons si les autres sentinelles en- tendent la même chose que nous.
( Ils s'avancent à l'autre poste. )
SECOND SOLDAT.
Eh bien , camarades ! . ToM. III. 10
i46 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
PLUSIEURS, PARLANT A LA FOIS.
Eh bien ! eh bien ! entendez-vous ?
PREMIER SOLDAT.
Oui. N'est-ce pas e'trange ?
TROISIÈME SOLDAT.
Entendez-vous , camarades? entendez-vous ?
PREMIER SOLDAT.
Suivons ce bruit jusqu'aux limites de notre poste.
PLUSIEURS A LA FOIS.
Volontiers. C'est une chose étrange.
SCÈNE lY.
Alexandrie. Appartement du palais.
ANTOINE, CLÉOPATRE, CHARMIANE , Suite.
ANTOINE.
Éros ! Éros ! mon armure.
CLÉOPATRE.
Reposez-vous encore un moment.
ANTOINE.
Non, ma poule... Allons, Éros , apporte-moi mes armes. ( Eros paraît avec V armure. ) Viens , mon brave serviteur , ajuste-moi mon armure. — Si la fortune ne nous favorise pas aujourd'hui , c'est qu'elle voit que je la brave. Allons, sois prompt.
CLÉOPATRE.
Attends , Eros , je veux t'aider. Oii placer ceci ?
ACTE IV, SCÈNE IV. i47
ANTOINE.
Allons, soit , soit, j'y consens. C'est toi qui ar- mes mon cœur... A faux, à faux ; — bon, l'y voilà, l'y voilà.
CLÉOPATRE.
Doucement , je veux vous aider ; voilà comme cela doit être.
ANTOINE.
Fort bien. Oh ! nous ne pouvons manquer de prospérer, vois-tu, mon brave camarade. Allons, va t'armer aussi.
* * ÉROS.
A l'instant , seigneur.
CLÉOPATRE.
Ces boucles ne sont-elles pas bien attache'es ?
ANTOINE.
A merveille , à merveille. Celui qui voudra de'- ranger cette armure avant qu'il nous plaise de nous en dépouiller nous-mêmes pour goûter le repos , essuiera une terrible tempête. — Tu es un mala- droit , Eros ; et ma reine est un e'cuyer plus habile que toi. Hâte-toi. — 0 ma bien-aimée , que ne peux- tu me voir combattre aujourd'hui , être témoin de la manière dont cette tâche de roi sera remplie ! tu verrais quel ouvrier est Antoine. (Entre un officier tout armé.) Bonjour, soldat, sois le bienvenu; tu te présentes en homme qui sait ce que c'est que la journée d'un guerrier. Nous nous levons avant l'au- rore pour commencer la tâche que notre coeur aime, et nous allons à l'ouvrage avec joie.
i48 ANTOINE ETCiLÉOPATIIE,
L'OFFICIER.
Mille guerriers, seigneur, ont devance' le jour, et vous attendent au port, tout armés et tout prêts.
( Cri de guerre, et le son des trompettes. Entrent plusieurs capitaines suivis de leurs
soldats. )
UN CAPITAINE.
Le matin est beau^ salut , géne'ral.
.TOUS.
Salut, ge'néral.
ANTOINE.
Voilà une belle musique , mes enfans ! Le matin de cette journée, comme le génie d'un jeune homme qui promet un avenir brillant, commence de boiine heure; oui, oui. — Allons, donne-moi cela ; — par ici; fort bien. — Adieu, reine, et soyez heu- reuse , quel que soit le sort qui m'attend. (// ï em- brasse. ) Voilà le baiser d'un guerrier : je mérite- rais vos mépris et vos reproches si je perdais le temps à vous faire des adieux plus étudiés ; je vous quitte brusquement comme un homme couvert d'acier. ( Antoine , Éros , officiers et soldats sortent. ) Vous, qui voulez combattre, suivez-moi de près; je vais vous conduire aux dangers. Adieu.
CHARMIANE.
Voulez - vous venir vous renfermer dans votre appartement ?
CLÉOPATRE.
Oui , conduis-moi. — Il me quitte en brave. Plût aux dieux que César et lui pussent dans un combat singulier décider cette guerre fameuse! alors An- toine Mais, hélas! — Allons, sortons.
( Elles sortent. )
ACTE IV, SCÈNE V. i49
SCÈNE V.
Le camp d'Antoine , près d'Alexandrie.
Les trompettes sonnent ; entrent ANTOINE et ÉROS; un soldat vient à eux.
LE SOLDAT.
Plaise aux dieux que cette journée soit heureuse pour Antoine !
ANTOINE.
Je voudrais à pre'sent en avoir cru tes conseils et tes blessures , et n'avoir combattu que sur terre.
LE SOLDAT.
Si vous l'aviez fait, les, rois qui se sont re'voltés, et ce guerrier qui vous a quitté ce matin , sui- vraient encore aujourd'hui vos pas.
ANTOINE.
Que dis-tu ? Qui m'a quitté ce matin ?
ÉROS,
Qui? quelqu'un qui fut votre compagnon insé- parable. Appelez maintenant Énorbabus, il ne vous entendra pas ; ou du camp de César il vous criera : Je ne suis plus des tiens.
ANTOINE.
Que me dis-tu?
LE SOLDAT.
Seigneur, il est avec César.
ÉROS.
Ses coffres , son argent , il a tout laissé , seigneur.
i5o ANTOINE ET CLÉOPATRE.
ANTOINE.
Est-il bien sûr qu'il soit parti ?
LE SOLDAT.
Rien n'est plus certain.
ANTOINE.
Eres , va ; envoie-lui son trésor : n'en retiens pas une obole, je te le recommande. Écris-lui, je si- gnerai la lettre ; et fais-lui mes adieux dans les termes les plus honnêtes et les plus gracieux : dis-lui cjxie je souhaite qu'il n'ait jamais de plus fortes rai- sons pour changer de maître. — Oh ! ma fortune a corrompu même les cœurs honnêtes. — Éros, hâte-toi.
SCÈNE VI.
Le camp de César devant Alexandrie.
Fanfares. CÉSAR entre avec AGRIPPA , ÉNOBAR- BUS , et autres.
CÉSAR.
Agrippa, marche en avant, et engage le combat. Notre intention est qu'Antoine soit pris vivant; in- struis-en nos soldats.
AGRIPPA.
Seigneur, je vais obéir à vos ordres.
CÉSAR.
Enfin le jour de la paix universelle est proche. Si cette journée est heureuse , l'olive va croître d'elle- même dans les trois parties du globe.
(Entre un messager. )
ACTE IV, SCÈNE VI. i5f
LE MESSAGER.
Marc Antoine est arrivé au champ de bataille.
CÉSAR.
Vole ; recommande à Agrippa de placer au front de notre armée ceux qui ont déserté du parti d'An- toine, afin qu'il fasse tomber en quelque sorte sa fureur sur lui-même.
( César et sa suite sortent. ) ÉNOBARBUS.
Alexas s'est révolté : il est allé instruire la Judée de la détresse d'Antoine, et persuader au puissant Hérode d'abandonner son maître et de pencher du côté de César -y et pour salaire. . . César l'a fait pendre. — Canidius et les autres officiers qui ont déserté , ont bien obtenu de l'emploi, mais non une con- fiance honorable. — J'ai commis une lâcheté, et je me la reproche moi-même, avec un remords si douloureux, qu'il n'est plus désormais de joie pour moi.
( Entre un soldat d'Antoine, )
LE SOLDAT.
Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur tes pa.s tous tes trésors, et de plus des marques de sa géné- rosité. Son messager a marché sous mon escorte, et il est maintenant dans ta tente , où il décharge ses mulets.
ÉNOBARBUS.
Je t'en fais don.
LE SOLDAT.
Ne plaisante pas, Énobarbus , je te dis la vérité. Il serait à propos que tu vinsses escorter le messager
i52 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
jusqu'à la sortie du camp : moi , je suis obligé de
retourner à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté
moi-même... Votre général est toujours un autre
Jupiter.
( Le soldat sort. ) ÉNOBARBUS.
Je suis le seul lâche de l'univers ; et je sens toute mon ignominie. 0 Antoine! mine de générosité, comment aurais-tu donc payé mes services et ma fidélité , toi qui couronnes d'or mon infamie ! A ce trait mon cœur se gonfle; et si le remords ne le brise pas bientôt, un moyen plus prompt préviendra mon remords... Mais le remords me tuera, je le sens. — Moi, combattre contre toi ! Non : je veux aller cher- cher quelque fossé pour y mourir; le plus sale est celui qui convient le mieux à la dernière heure de ma vie.
( Il sort dans le désespoir. )
SCÈNE VIL
Champ de bataille entre les deux camps.
(Bruit d'alarme. Bruits de tambours et de trompettes.)
Entrent AGRIPPA et autres.
AGRIPPA.
Battons en retraite : nous nous sommes engagés trop avant. César , lui-même, a payé de sa personne, et nous avons trouvé plus de résistance que nous n'en attendions.
( Agrippa , et les sieas sortent. )
ACTE IV, SCÈNE VIL i53
{ Bruit d'alarme. Entrent Antoine , et Scarus Liesse. ) SCARUS.
0 mon brave général! voilà ce qui s'appelle combattre. Si nous nous étions montrés ainsi à Actium , nous les aurions repoussés avec des plaies par-dessus la tête.
ANTOINE.
Ton sang coule à grands flots.
SCARUS.
J'avais ici une blessure comme un T, maintenant c'est une H.
ANTOINE.
Ils battent en retraite.
SCARUS.
Nous les repousserons jusques dans des trous. — J'ai encore de la place pour six blessures.
( Eros entre. )-
ÉROS-
Ils sont battus, seigneur; et notre avantage peut passer pour une victoire complète.
SCARUS.
Tirons-leur des lignes sur le dos , prenons-les par derrière comme des lièvres j c'est une chasse d'assom- mer un fuyard.
ANTOINE.
Je veux te donner une récompense pour cette saillie, et dix pour ta bravoure... suis-moi.
SCARUS.
Je vais suivre vos pas.
(Es sortent.)
i54 ANTOINE ET CLÉOPÂTIIE,
SCÈNEVIII.
Sous les murs d'Alexandrie.
Bruit de guerre : ANTOINE revient au son d'une marche guerrière , accompagne' de Scarus et l'armée.
A?^TOINE.
Nous l'avons chassé jusqu'à son camp. — Volez, quelqu'un à la ville , et annoncez à la reine les hôtes qu'il lui faut fêter ce soir. Demain, avant que le soleil nous revoie, nous achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui. — Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras de héros. Vous avez combattu , non pas en hommes qui servent les intérêts d'un tiers , mais comme si chacun de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer dans vos bras vos femmes, vos amis; racon- tez-leur vos exploits, tandis que versant des larmes de joie , ils essuieront le sang figé dans vos plaies , et baiseront avec respect vos honorables blessures. {A Scarus.) Donne-moi ta main. (Cléopâtre arrive avec sa suite.) C'est à cette puissante fée que je veux vanter tes exploits ; je veux te faire goûter la douceur de ses louanges. 0 toi, astre de l'univers, enchaîne dans tes bras ce cou vêtu de fer : franchis toute entière l'acier de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein pour y être soulevée par les élans de mon cœur triomphant.
ACTE IV, SCÈNE Vlli. i55
CLÉOPATRE.
Seigneur des seigneurs, courage sans bornes, reviens-tu en souriant après avoir échappe' au grand piëge où le monde va se précipiter '^^^^ ?
ANTOINE.
Mon rossignol, nous les avons repousse's jusque dans leurs lits. Eh bien , ma fille , maigre' ces che- veux gris, qui déjà viennent se mêler à ma brune chevelure , nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs , et peut rivaliser avec l'activité de la jeunesse. — Regarde ce soldat , présente à ses lèvres ta gra- cieuse main ; baise-la , mon guerrier. — Il a com- battu aujourd'hui , comme si un dieu , ennemi de l'espèce humaine , avait emprunté sa forme pour la détruire.
CLÉOPATRE.
Ami, je veux te faire présent d'une armure d'or; c'était l'armure d'un roi.
ANTOINE.
Il l'a méritée , fut-elle toute étincelante de rubis comme le char sacré d'Apollon. — Donne-moi ta main ; traversons Alexandrie dans une marche triom- phante ; portons devant nous nos boucliers , hachés comme leurs maîtres. Si notre palais était assez vaste pour contenir toute cette armée, nous souperions tous ensemble , et nous boirions à la ronde au succès de demain , qui nous promet encore des dangers dignes des rois. Soldats, assourdissez la ville avec le bruit de vos trompettes mêlé aux roulement de nos tam- bourins ; que le ciel et la terre confondent leurs sons pour applaudir à notre retour.
i56 ANTOINE ET CLÉOPArRE,
SCÈNE IX.
Le camp de César. Sentinelles à leur poste; entre ENOBARBUS.
PREMIER SOLDAT.
Si dans une heure nous ne sommes pas relevés , il nous faut retourner au corps-de-garde. La nuit est étoilëe , et Ton dit qu'elle nous verra ranges en ba- taille vers la seconde heure du matin.
SECOND SOLDAT.
Cette dernière journée a été cruelle pour nous.
ÉNOBARBUS.
0 nuit, sois-moi témoin —
SECOND SOLDAT.
Quel est cet homme ?
PREMIER SOLDAT.
Ne bougeons pas , et prêtons l'oreille.
ÉNOBARBUS.
0 lune paisible , lorsque l'histoire dénoncera à la haine de la postérité les noms des traîtres , sois-moi témoin que le malheureux Énobarbus s'est repenti à ta face.
PREMIER SOLDAT.
Énobarbus !
TROISIÈME SOLDAT.
Silence j écoutons encore.
ACTE IV, SCÈNE IX. iSy
ÉNOBARBUS,
0 reine de la ve'ritable mélancolie, verse sur moi les humides poisons de la nuit ; et que cette vie re- belle, qui résiste à mes voeux, ne pèse plus sur moi; brise mon cœur contre le dur rocher de mon crime : dessèche' par le chagrin , qu'il soit réduit en pou- dre , et termine toutes mes sombres pensées ! 0 An- toine, mille fois plus généreux que ma trahison n'est infâme ! ô toi , du moins , pardonne-moi , et qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mé- moire, sous le nom d'un fugitif, déserteur de son maître ! ô Antoine ! Antoine !
(Il meurt!) SECOND SOLDAT.
Parlons lui.
PREMIER SOLDAT.
Ecoutons-le; ce qu'il dit pourrait intéresser César.
TROISIÈME SOLDAT.
Oui, écoutons; mais il dort.
PREMIER SOLDAT.
Je crois plutôt qu'il se meurt , car jamais on n'a fait une pareille prière pour dormir.
SECOND SOLDAT.
Allons à lui.
TROISIÈME SOLDAT.
Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; parlez-nous.
SECOND SOLDAT.
Entendez-vous , seigneur ?
PREMIER SOLDAT.
Le bras de la mort l'a atteint. (^Roulement de tam-
,58 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
bours dans Véloignement.) Écoutez, les tambours
réveillent l'armëe par leurs roulemens solennels.
Portons -le au corps-de-garde; c'est un guerrier
de marque. Notre heure de faction est plus que J
passée . "
SECOND SOLDAT.
Allons , portons-le : peut-être reviendra-t-il de son évanouissement.
SCÈNE X.
La scène se passe entre les deux camps.
ANTOINE, SCARUS et son armée.
ANTOINE.
Leurs dispositions annoncent un combat sur mer ; nous ne leur plaisons guère par terre.
SCARUS.
On combattra sur mer et sur terre, seigneur.
ANTOINE.
Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans l'air, dans le feu , nous les y combattrions aussi. Mais, écoute , voici ce qu'il faut faire. Notre infanterie res- tera avec nous sur cette chaîne de collines qui tient à la ville. Les ordres sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port; gagnons une hauteur, d'où nous pourrons aisément reconnaître leur ordre de ba- taille et observer leurs mouvemens.
(Ils sortent. ) CESAR entre avec son arme'e.
A moins que nous ne soyons attaqués , nous ne ferons aucun mouvement sur terre : et suivant ma
ACTE IV, SCÈNE X. i5g
conjecture, il n'en sera rien; car ses meilleures troupes sont employées sur ses galères. Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.
( Ils sortent. ) (Eentient Antoine et Scarus.)
ANTOINE.
Ils ne se sont pas joints encore. Je vais gagner la hauteur où ces pins s'élèvent. De là je pourrai tout voir , et dans un moment je reviens t'apprendre quelle pourra être l'issue du combat.
(Il sort. ) SCARUS.
Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les voiles de Clëopâtre. • — Les augures disent qu'ils ne savent pas, qu'ils ne peuvent pas dire... Ils ont un air consterné, et ils n'osent révéler ce qu'ils pensent. Antoine est vaillant et découragé ; par accès sa for- tune inquiète lui donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce qu'il n'a pas.
(Bruit dans réloignement, comme celui d'un conxBat naval. ) ANTOINE rentre.
Tout est perdu! l'infâme Égyptienne m'a trahi! ma flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes soldats jeter leurs casques en l'air, et boire avec ceux de César , comme des amis qui se retrouvent après une longue absence ; ô femme trois fois prostituée '^^^^j c'est toi qui m'as vendu à ce jeune apprenti... Ce n'est plus qu'avec toi seule que mon cœur est en guerre. Hé bien , dis-leur à tous de fuir. Car dès qu'une fois je me serai vengé de mon enchanteresse, tout sera fini pour moi. Va-t'en. Oui, dis-leur à
\eo ANTOINE ET CLÉOPATRE,
tous de fuir. (Scarus sort.) — 0 soleil, je ne verrai plus ton lever. C'est ici que nous nous disons nos adieux. Antoine et la fortune se se'parent ici. — C'est donc à cette issue que tout est venu aboutir. Ces cœurs qui baisaient les traces de mes pieds, dont je comblais tous les désirs, ils sont comme dissous, et prodiguent leurs parfums aux fleurs qui couronnent Cësar, tandis qu'ils dépouillent de son écorce, le pin qui les couvrait de son ombre. Cette sublime beauté dont le regard m'envoyait au combat, ou me rappelait auprès d'elle, dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux; telle qu'une véritable Égyp- tienne ^^^^\ elle m'a entraîné dans le fond de l'abime par un tour de gibecière ^^^\ Eros, Éros !
( Entre Ciéopâtre. )
ANTOINE.
Ah! loin de moi, magicienne !
CLÉOPATRE.
Hé quoi? D'où vient ce courroux de mon seigneur contre son amante ?
ANTOINE.
Disparais, ou je vais te donner la récompense que tu mérites , et te soustraire au triomphe de César. Souffre qu'il s'empare de toi et te montre en spec- tacle à la populace de Rome ; va suivre son char au milieu des huées et sois le plus grand opprobre de ton sexe. Tu seras exposée aux regards des rustres, comme un monstre étrange pour quelque vile obole. Et puisse la patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles, qu'elle laisse croître pour sa vengeance! ( Ciéopâtre sort. ) Tu as bien fait de fuir, si vivre est
ACTE IV, SCÈNE XI. i6i
un bien pour toi. Mais tu aurais gagne à expirer sous ma rage; une mort t'eût sauve' mille morts... — Éros , Éros ! holà ! — Jja chemise de Nessus m'en-^ veloppe. Alcide, ô toi, mon illustre ancêtre, en- seigne-moi tes fureurs, que je lance comme toi Lychas sur les cornes de la lune ^^^^ , et prête-moi tes mains robustes qui soulevaient ton énorme mas- sue, que je m'anéantisse moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a vendu à ce jeune e'colier, et je péris victime de ses complots. Elle mourra. — Éros, ou es-tu ?
(Esort. )
SCÈNE XL
Alexandrie. — Appartement du palais.
CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.
CLÉOPATRE.
Secourez-moi, mes femmes ; oh ! il est plus furieux que ne le fut Têlamon, frustre du bouclier d'Achille; et le sanglier de Thessalie ne se montra jamais plus menaçant.
CHARMIANE.
Venez au tombeau de Ptolëmëe. Enfermez-vous- y, et envoyez-lui annoncer que vous êtes morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec plus de dou-* leur, que Thomme de sa grandeur.
CLÉOPATRE.
Oui, allons au tombeau ^'^'K.. Mardian, va lui annoncer que je me suis donné la mort. Dis-lui que ToM. IIL 11
i62 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
le dernier mot que j'ai prononcé , c'est le nom d'An- toine, et fais-lui, je t'en conjure, un récit capable de l'attendrir. Pars, Mardian, et reviens m'appren- dre comment il aura reçu ma mort... Allons au monument.
SCÈNE XII.
Alexandrie. — Un autre appartement du palais,
ANTOINE, ÉROS.
ANTOINE.
Éros , tu me vois encore !
ÉROS.
Oui, mon noble maître.
ANTOINE.
Tu as vu quelquefois une vapeur qui nous repré- sente un ours, ou un lion, une citadelle avec des tours, un rocher suspendu, un mont à double cime, ou un promontoire bleuâtre couronné de forets qui se balancent sur nos têtes j tu as vu de ces images aériennes qui abusent nos yeux et qui sont les spec- tacles que nous offre le crépuscule.
ÉROS.
Oui, seieneur.
ANTOINE.
Ce qui nous paraît un coursier est effacé en moins d'une pensée par la séparation des nuages , et se confond avec eux comme feau dans l'eau.
ÉROS.
Oui, seigneur.
ACTE IV^ SCÈNE XIL i63
ANTOINE.
Hé bien , bon serviteur , cher Éros , ton gëne'ral n'est plus qu'une de ces formes imaginaires. Tu crois voir encore Antoine, mais je ne puis garder plus long-temps ce corps visible , mon serviteur. — C'est pour l'Egypte que j'ai entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui, tout le temps que je l'ai conservé libre, avait attaché à lui un mil- lion de cœurs, perdus maintenant; Eh bien! c'est elle, Éros, qui a arrangé les cartes avec César, et qui, par un jeu perfide, a livré ma gloire au triom- phe de mon ennemi. — Allons , cher Éros, re- tiens tes larmes ; pour finir mes destins , je me reste à moi même. ( Entre Mardian. ) Oh ! ta vile maîtresse ! elle m'a volé mon épée !
MARDIAN.
Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, et elle a associé , sans réserve , sa fortune à la vôtre.
ANTOINE.
Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a trahi , il faut qu'elle meure.
MARDIAN.
La mort est une dette que chaque être vivant ne paie qu'une fois, et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous vouliez faire, est fait; elle a prévenu votre bras ; et le dernier mot qu elle a prononcé , c'est : Antoine , généreux Antoine ! Elle a voulu encore prononcer votre nom, mais un dernier gémissement
i64 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
l'a laissé à moitié énoncé entre ses lèvres et son cœur; elle a expiré avec votre nom enseveli dans son sein.
ANTOINE.
Elle est morte ?
MARDIAN.
Elle est morte.
ANTOINE.
Éros, ôte-moi mon armure : la tâche de la longue journée est finie , et il est temps de dormir. Toi , estime-toi bien heureux et bien payé de ton mes- sage , puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en. ( Mardian sort. ) Ote-moi cette armure , les sept peaux du bouclier d'Ajax ne peuvent comprimer les battemens de mon cœur. 0 mes flancs, brisez-vous, toi, mon cœur , sois une fois plus fort que la chair qui t'emprisonne. — Dépêche, Éros, dépêche. Je ne suis plus un guerrier. — Débris de mon armure , allez loin de moi, vous fûtes du moins portés avec honneur. — Eloigne-toi, laisse-moi seul un moment. — (Eros sort. ) 0 Cléopâtre, je vais te rejoindre , et implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut finir , tout délai est un nouveau supplice. Puisque le flambeau est usé , il est temps de reposer. Ne différons plus. Maintenant toute résistance serait inutile , et nuirait au lieu de servir. La force s'em- barrasse de ses propres efforts ; apposons notre sceau , et tout est fini. — Éros ! - — Je te suis! ô ma reine! — Éros ! — Attends-moi dans ces lieux, où les ombres reposent sur les fleurs. Là, nos mains en- semble enlacées , nous fixerons sur nous les re- gards des ombres attirées par l'héroïque majesté de
ACTE IV, SCÈNE XIT. i65
nos mânes. Didon et son Énëe verront leur cour déserte, et tous les habitans de l'Élyse'e s'attacher en foule sur nos pas. — Éros .'* Viens donc?
( Eros paraît. ) ÉROS.
Que veut mon maître?
ANTO^INE.
Depuis que Cle'opâtre n'est plus , j'ai vécu avec tant de déshonneur, que les dieux abhorrent ma bassesse. Moi, qui avec mon ëpëe partageais l'uni- vers, moi qui construisis sur le dos verdàtre de Neptune des cites avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du courage d'une femme. Mon âme est moins noble que la sienne , elle qui par la mort dit à notre Cësar : je n'ai d'autre vainqueur que moi- même. — Eros , tu m'as jure que, si jamais les cir- constances l'exigeaient, c[uand je me verrais pour- suivi par une foule de malheurs et d'horreurs inévi- tables , alors , à mon premier commandement , tu me donnerais la mort. Accomplis ta promesse, car ce temps est arrive. Ce n'est pas moi que tu frapperas, c'est Cësar que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle la couleur sur tes joues ?
ÉROS.
Que les dieux arrêtent mon bras ! Qui , moi , j'exécuterais ce que n'ont pu faire tous les traits des Parthes ennemis , lances vainement contre vous !
ANTOINE.
Cher Eros , voudrais-tu donc des fenêtres de la vaste Rome, voir ton maître les bras lies ainsi,
i66 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
courbant son front humilie et son visage dompté par la honte , tandis que l'heureux César , marchant devant lui , raillerait la honte de son captif?
ÉROS.
Non, je ne voudrais pas le voir.
AKTOINE.
Approche donc : car il n'y a qu'une blessure qui puisse me guérir de mes maux. Allons, tire ton épée fidèle , qui dans tes mains fut tant de fois utile à ta patrie.
ÉROS.
Ah , seigneur , pardonnez,
ANTOINE.
Le jour que je te donnai la liberté, ne juras-tu pas de faire ce que je te demande ici , dès que je te l'ordonnerais? Obéis, ou je regarderai tous tes ser- vices passés comme des accidens involontaires; tire ton épée et approche.
ÉROS.
Détournez donc de mes yeux ce visage si noble , fait pour être adoré de l'univers.
ANTOINE, détournant son visage.
Allons.
ÉROS.
Voilà mon épée dans ma main.
ANTOINE.
Accomplis d'un seul coup l'acte pour lequel tu l'as tirée.
ÉROS.
Mon cher maître , mon général , mon souverain ,
ACTE IV, SCÈNE XII. 167
permettez, qu'avant de frapper ce coup sanglant, je vous dise adieu.
ANTOINE.
Tu l'as dit, ami. Adieu.
ÉROS.
Adieu, illustre he'ros. Frapperai-je?
ANTOINE. '•
A l'instant, Éros.
ÉROS.
Eh bien, c'est ici — (Il se jette sur son épée.) C'est ainsi que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.
(Il expire. ) ANTOINE.
0 toi, qui es trois fois plus noble que moi ! brave Éros , tu m'enseignes à accomplir moi-même ce que je dois, et ce que tu n'as pu faire. Ma reine, et le fidèle Éros ont , par ce courageux exemple , gagné sur moi de la gloire chez les générations futures. Mais je serai comme un nouvel époux pour la mort, et je vole dans ses bras comme au lit de mon amante. Allons, c'en est fait, Éros, c'est de toi que ton maître a reçu l'exemple de mourir. Voilà ce que tu m'as enseigné. ( // se précipite sur son épée. ) Comment, pas mort encore? pas encore? Holà, gar- des, accourez! oh! achevez-moi.
( Entrent Derce'tas et la garde. )
PREMIER GARDE.
D'où viennent ces cris ? .
ANTOINE.
Amis, j'ai mal fait mon ouvrage.... Oh ! achevez ce que j'ai commencé.
i68 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
SECOND GARDE.
L'astre est tombé.
PREMIER GARDE.
Le cercle de ses destins est rempli.
TOUS.
Hélas ! ô malheur !
- * ANTOINE.
Que celui de yous qui m'aime achève ma mort.
PREMIER GARDE.
Non pas moi.
SECOND GARDE.
*Ni moi.
TROISIÈME GARDE.
Ni aucun de nous.
( Ils sortent. ) DERCÉTAS.
Ta fortune et ta mort font déserter tes amis. Que je montre seulement cette épée à César, et avec cette nouvelle je suis sûr d'être bien accueilli.
( Diomède entre.) DIOMÈDE.
Où est Antoine?
DERCÉTAS.
Là , Diomède, là.
DIOMÈDE.
Est-il en vie? — Veux-tu répondre?
( Derce'tas sort. ) ANTOINE.
Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée, et frappe; que j'achève de mourir.
DIOMÈDE.
Illustre souverain , ma maîtresse Cléopâtre m'en- voie vers toi.
ACTE IV, SCÈNE XII. ^ 169
ANTOINE.
Quand t'a-t-elle envoyé?
DERCÉTAS.
Dans le moment, seigneur.
ANTOINE.
Oii est-elle ?
DIOMÈDE.
Elle est enfermée dans son monument : elle avait un pressentiment du malheur que je vois arrivé. Lorsqu'elle a vu que vous la soupçonniez, soupçon dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'être ar- rangée avec César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs , elle vous a fait annoncer qu'elle était morte ; mais ensuite craignant l'effet de cette nou- velle , elle m'envoie vous déclarer la vérité ; et je viens , mais, je le crains bien , trop tard.
ANTOINE.
Oui, trop tard, bon Diomède. Appelle mes gar- des, je te prie.
DIOMÈDE.
Holà, les gardes da l'empereur! Gardes, avan- cez, votre général vous appelle.
( Les gardes entrent. ) ANTOINE.
Portez-moi, mes amis, aux lieux où est Cléo- pâtre ; c'est le dernier service que je vous com- manderai.
UN GARDE.
0 malheur ! nos cœurs sont désolés que vous ne puissiez pas survivre au dernier de tous vos fidèles serviteurs.
i^o ANTOINE ET CLÉOPATRE,
TOUS.
0 jour de calamité !
ANTOINE.
Allons, mes chers camarades, que le sort barbare ne jouisse pas de vos larmes; acceptez d'un front serein les coups dont il nous opprime. C'est se ven- ger de lui, que de les recevoir avec insouciance. Emportez-moi; je vous ai conduits souvent : portez- moi à votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remercîmens.
( Ils sortent, emportant Antoine. )
SCÈNE XIII.
Alexandrie. — Un mausolée.
On voit sur une galerie CLÉOPATRE, CHARMIANE et IRAS.
CLÉOPATRE.
0 Charmiane, c'en est fait, je ne sors plus d'ici !
CHARMIANE.
Consolez-vous, madame.
CLÉOPATRE.
Non , je ne veux point me consoler — Je suis pré- parée à tous les ëvënemens les plus étranges et les plus terribles , mais je dédaigne les consolations. Ma douleur doit croître sans cesse pour égaler la gran- deur de sa cause. ( A Diomède , qui revient.) Com- ment! serait-il mort ?
ACTE IV, SCÈNE XIII. 171
DIOMÈDE.
Pas encore, madame, mais la mort est sur lui. Jetez les yeux là-bas, de l'autre côté du monu- ment, et voyez; il est porte' par ses gardes.
( Antoine paraît, porté par ses gardes. ) CLÉOPATRE.
0 soleil , de'vore la sphère oii tu te meus , et qu'une nuit éternelle couvre ce globe plein de vicis- situdes! — 0 Antoine! Antoine! Antoine! — Aide- moi, Charmiane; viens Iras. Mes amis, secondez- nous; ëlevons-le jusqu'à moi.
ANTOINE,
Calmez-vous ; ce n'est pas sous la valeur de César qu'Antoine succombe , Antoine seul a triomphé de lui-même.
CLÉOPATRE.
Sans doute nul autre qu'Antoine ne devait triom- pher d'Antoine; mais , hélas! c'est là mon désespoir.
ANTOINE.
Je meurs, reine d'Egypte, je meurs: cependant j'implore ici de la mort quelques instans encore; que je puisse du moins déposer sur tes lèvres encore un baiser, de tant de baisers le dernier.
CLÉOPATRE.
Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne;
mais je n'ose descendre, je crains d'être surprise
Jamais ce César, que la fortune accable de ses dons , ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma personne.... Si les poignards ont une pointe, les poisons de la force , les serpens un dard , je suis en
172 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
sûreté. Jamais ta prude Octavie, avec son regard modeste et son âme froide , ne jouira du triomphe de me contempler; mais viens, viens, cher An- toine. Aidez-moi, mes femmes ; il faut que nous le montions ici : bons amis, secondez-moi ^^^\
ANTOINE.
0 hâtez-vous, ou je ne serai plus en vie!
CLÉOPATRE.
Ceci est un jeu, en ve'rite' ^^^\ Combien pèse mon seigneur , la douleur a épuisé nos forces , et ajoute un nouveau poids à son corps. Ah ! si j'avais la puis- sance de l'immortelle Junon, Mercure l'enlèverait sur ses robustes ailes, et irait le placer à côté de Ju- piter— Mais, viens, viens. Les vœux des amans furent toujours insensés; ohl viens, viens, viens. (Ils enlèvent et montent Jntoine.) Et sois, sois le
bienvenu auprès de moi Meurs sur le sein oii tu
as vécu; que mes baisers te raniment. Ah ! si mes lèvres avaient ce pouvoir , je les userais à force de baisers.
TOUS.
0 douloureux spectacle !
ANTOINE.
Je meurs , chère reine, je meurs... Donnez-moi quelques gouttes de vin qui me rendent la force de prononcer encore quelques paroles.
CLÉOPATRE.
Non , laisse-moi parler plutôt , laisse-moi accu- ser si hautement la fortune; que la perfide ouvrière,
ACTE IV, SCÈNE XIII. 173
brise son rouet ^^°'^ dans le dëpit que lui causeront mes outrages.
ANTOINE.
Un mot , chère reine ; assurez auprès de César votre honneur et votre vie... Ah !
CLÉOPATRE.
Ces deux choses ne vont plus ensemble.
ANTOINE.
Chère Clëopâtre , daignez m'écouter : de tous ceux qui entourent Cësar , ne vous fiez qu'à Proculëius.
CLÉOPATRE.
Je me fierai à ma résolution et à mes mains , et non à aucun des amis de Cësar.
ANTOINE.
N'allez point gëmir , ni vous lamenter sur le dé- plorable changement qui m'arrive au terme de ma carrière ; charmez plutôt vos pensées par le souve- nir de ma fortune passée , de ces temps de splendeur où j'ai vëcu le plus noble , le plus grand prince de l'univers ; ma mort n'est pas honteuse, je ne cède pas lâchement mon casque à mon compatriote ; je suis un Romain vaincu avec honneur par un Ro- main. Ah ! mon âme s'envole. Je ne puis plus
( Antoine expire. ) CLÉOPATRE.
0 le plus gënëreux des mortels , veux-tu donc mourir ? Tu n'as donc plus de tendresse pour moi... Resterai-je , moi, dans ce monde insipide, qui, sans toi , n'est plus qu'un bourbier fangeux. — 0 mes femmes , voyez î Le roi de la terre s'anéantit...
1^4 ANTOINE ET CLÉOPATRE,
0 mon héros... Oui, le laurier de la guerre est flétri pour jamais ; la colonne des guerriers est renversée. Désormais les enfans et les filles timides marcheront de pair avec les hommes. Les prodiges sont finis , et après Antoine j il ne reste plus rien de mémorable sous la clarté de la lune.
( Elle s'évanouit. ) CHARMIANE.
Ah ! calmez-vous , madame.